Une europe puissance technologique ? Pas demain, la veille ...?
L’Europe peut-elle devenir une puissance technologique sans renoncer à sa diversité ?
États-Unis, Chine, Europe : trois manières d’organiser la puissance au XXIᵉ siècle
Par A.G. Kapayo — Mainz, Allemagne
L’Europe possède des scientifiques, des ingénieurs, des universités prestigieuses, des entreprises industrielles de premier rang et l’un des plus grands marchés de la planète. Pourtant, lorsqu’on observe la compétition technologique mondiale, deux puissances semblent aujourd’hui capables de concentrer avec une efficacité particulière leurs ressources autour de grands objectifs stratégiques : les États-Unis et la Chine.
Pourquoi ?
L’explication habituelle consiste à dire que les États-Unis innovent, que la Chine industrialise et que l’Europe réglemente.
Cette formule est séduisante. Elle est aussi insuffisante.
Le problème européen est peut-être plus profond. Il touche à l’histoire même du continent et à ce qui constitue paradoxalement l’une de ses plus grandes richesses : sa diversité politique, historique et culturelle.
1. Les États-Unis : l’État prend le risque, le capital privé transforme l’innovation en puissance
Contrairement à une représentation très répandue, les États-Unis ne doivent pas leur puissance technologique au seul libre marché.
L’État américain joue depuis longtemps un rôle déterminant dans le financement de technologies risquées, notamment à travers le Department of Defense, la NASA, les universités et surtout la DARPA.(Defense Advanced Research Projects Agency)
Mais le modèle américain possède une caractéristique particulière : une innovation soutenue initialement par la puissance publique peut ensuite être transférée vers un écosystème extrêmement puissant de start-up, de capital-risque, de marchés financiers et de grandes entreprises.
La puissance publique prend ainsi une partie du risque initial. Le capital privé peut ensuite transformer certaines découvertes en industries mondiales.
Cette organisation produit des entreprises extraordinaires.
Mais elle produit également un paradoxe.
Des sociétés privées peuvent finir par contrôler des infrastructures devenues stratégiques : satellites, cloud, intelligence artificielle, données ou systèmes d'analyse militaire.
SpaceX et Starlink, Palantir ou Amazon Web Services illustrent cette évolution.
La question devient alors politique : jusqu’où une démocratie peut-elle accepter que des infrastructures essentielles à sa souveraineté dépendent d’entreprises privées et parfois de quelques individus extrêmement puissants ?
2. La Chine : mobiliser l’écosystème industriel derrière des objectifs stratégiques
Le modèle chinois fonctionne différemment.
Pékin identifie des secteurs considérés comme stratégiques, mobilise des financements, développe des infrastructures, soutient la recherche et crée un environnement permettant à de très nombreuses entreprises et équipes d’ingénieurs de travailler simultanément sur les mêmes problèmes.
Il serait néanmoins incorrect de réduire ce système aux entreprises publiques.
CATL, BYD, Huawei, DJI ou DeepSeek montrent que des entreprises privées ou non étatiques peuvent occuper une place essentielle dans la stratégie technologique chinoise.
La particularité du système réside davantage dans la capacité de l'État à orienter durablement l'écosystème économique vers certaines priorités nationales.
On pourrait parler d'un « essaim d'ingénieurs » : multiplication des équipes, expérimentation, concurrence, amélioration des procédés, réduction des coûts et passage extrêmement rapide à la production industrielle.
La Chine transforme ainsi certaines innovations en capacités industrielles gigantesques.
Mais ce modèle possède également son risque : lorsque l'État dispose d'une influence considérable sur les entreprises et les infrastructures technologiques, la concentration de la puissance économique peut devenir également une concentration de la puissance politique.
3. Et l'Europe ?
C'est ici que la comparaison devient particulièrement intéressante.
L'Europe n'est ni les États-Unis ni la Chine.
Elle possède un marché de quelque 450 millions de consommateurs, une industrie considérable, des universités, des ingénieurs, des capitaux et des entreprises capables d'occuper des positions technologiques mondiales.
Airbus, ASML, Ariane ou encore les grandes infrastructures scientifiques européennes démontrent que l'Europe peut réussir lorsqu'elle rassemble ses capacités.
Mais l'Europe possède une particularité fondamentale :
elle n'est pas un État continental unique.
Elle constitue l'association de nations possédant chacune une histoire, une langue, une culture politique, des entreprises, des intérêts économiques et une conception de la souveraineté.
C'est simultanément sa richesse et sa limite.
4. Le poids de l'histoire européenne
Pendant plusieurs siècles, les grandes puissances européennes se sont affrontées.
Deux guerres mondiales ont finalement conduit les Européens à construire l'une des expériences politiques les plus remarquables de l'histoire contemporaine : transformer progressivement d'anciens adversaires en partenaires économiques et politiques.
Mais l'histoire ne disparaît pas parce qu'un traité a été signé.
Les États européens continuent naturellement à protéger leurs intérêts industriels, leurs institutions et leurs cultures stratégiques.
Lorsqu'il faut construire un programme technologique européen, des questions apparaissent rapidement :
Qui dirigera le projet ?
Où se trouvera son siège ?
Qui financera ?
Quels industriels recevront les contrats ?
Où seront construits les centres de données ?
À qui appartiendra la propriété intellectuelle ?
Une intelligence artificielle européenne sera-t-elle française ? allemande ? néerlandaise ? ou véritablement européenne ?
Ces questions ne sont pas absurdes. Elles résultent précisément de la nature particulière de l'Europe.
5. L'Europe : une puissance agrégée plutôt qu'une puissance concentrée
C'est peut-être ici que se situe la différence fondamentale.
Les États-Unis peuvent concentrer une grande partie de leur puissance autour d'institutions fédérales, de marchés financiers intégrés et d'entreprises nationales devenues mondiales.
La Chine peut concentrer des ressources considérables derrière des objectifs stratégiques définis au niveau national.
L'Europe fonctionne davantage par agrégation.
Elle rassemble les capacités françaises, allemandes, italiennes, néerlandaises, espagnoles, scandinaves et celles des autres nations européennes pour construire progressivement une capacité commune.
Airbus en constitue probablement l'exemple emblématique.
ARTE en offre une métaphore culturelle intéressante : construire quelque chose ensemble sans demander aux Français de cesser d'être français ni aux Allemands de cesser d'être allemands.
Cette architecture rend parfois l'Europe plus lente.
Mais elle constitue également sa singularité.
6. Le véritable problème n'est donc peut-être pas la diversité
La Commission européenne reconnaît aujourd'hui elle-même la nécessité de combler le déficit d'innovation, d'approfondir le marché unique et d'améliorer le financement des entreprises européennes.
Elle prévoit parallèlement des investissements considérables dans l'intelligence artificielle, notamment des AI Factories et des AI Gigafactories.
L'Europe commence donc à chercher les instruments permettant de retrouver une capacité technologique stratégique.
Mais copier simplement DARPA ou la planification industrielle chinoise ne suffira probablement pas.
Car l'Europe doit résoudre une équation différente :
comment obtenir la puissance de la concentration sans sacrifier la richesse de la diversité ?
7. Transformer la diversité en avantage stratégique
L'objectif européen ne devrait peut-être pas être de devenir les « États-Unis d'Europe » ni de reproduire le modèle chinois.
Il pourrait consister à inventer une autre architecture de puissance.
Des centres d'excellence répartis entre plusieurs pays pourraient recevoir des responsabilités clairement définies dans une stratégie européenne commune : intelligence artificielle, semi-conducteurs, spatial, énergie, robotique, quantique, biotechnologies ou cybersécurité.
Les financements seraient européens.
Les compétences resteraient distribuées.
Les résultats seraient partagés.
La diversité ne serait alors plus considérée comme un obstacle qu'il faudrait supprimer, mais comme un réseau de spécialisations qu'il faudrait coordonner.
L'Europe passerait ainsi d'une Europe du compromis à une Europe de la complémentarité stratégique.
Conclusion : l'Europe doit inventer son propre modèle de puissance
La compétition technologique du XXIᵉ siècle ne se résume finalement pas à savoir qui possède les meilleurs ingénieurs.
Elle concerne la capacité d'une société à organiser simultanément la science, le capital, l'industrie, l'énergie, les infrastructures et la décision politique.
Les États-Unis ont développé leur modèle.
La Chine développe le sien.
L'Europe doit encore perfectionner le sien.
Sa diversité historique et culturelle peut ralentir certaines décisions. Mais vouloir supprimer cette diversité pour gagner en efficacité reviendrait peut-être à détruire précisément ce qui fait la singularité européenne.
La véritable question n'est donc pas :
« Comment l'Europe peut-elle devenir comme les États-Unis ou la Chine ? »
Elle est beaucoup plus ambitieuse :
Comment transformer la diversité européenne en puissance technologique sans détruire cette diversité qui constitue l'une des grandes richesses de l'Europe ?
C'est peut-être autour de cette question que devrait se construire le modèle européen de puissance du XXIᵉ siècle.
A.G. Kapayo
Mainz, Allemagne
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