Ebola 2030 : pourquoi la RDC doit cesser d’attendre la prochaine épidémie



De la gestion permanente de l’urgence à une politique nationale d’anticipation

Par A.G. Kapayo — Mainz, Allemagne

En 1976, le virus Ebola était identifié pour la première fois lors de deux flambées simultanées, dont l’une à Yambuku, dans l’actuelle République démocratique du Congo, alors appelée Zaïre.

Depuis cette date, près d’un demi-siècle s’est écoulé. Le pays a été successivement dirigé par le maréchal Mobutu Sese Seko, Laurent-Désiré Kabila, Joseph Kabila Kabange et Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo. Pourtant, Ebola continue d’être traité principalement comme une urgence qui surprend le pays : une épidémie apparaît, on mobilise des équipes, on demande l’aide internationale, on vaccine, on isole les malades, puis l’attention retombe lorsque la flambée est maîtrisée.

Cette répétition soulève une question fondamentale :

Pourquoi un pays confronté à Ebola depuis 1976 n’a-t-il toujours pas construit une stratégie nationale permanente capable d’anticiper la prochaine apparition du virus ?

La RDC ne manque ni d’expérience humaine ni de scientifiques compétents. Elle possède notamment l’Institut national de recherche biomédicale, l’INRB, et des chercheurs congolais reconnus internationalement. Il serait donc inexact d’affirmer que rien n’existe.

Le véritable problème est ailleurs : les capacités scientifiques et médicales demeurent insuffisamment financées, trop concentrées dans quelques grandes villes et mal reliées à une politique nationale de développement agricole, universitaire et territorial.

Ebola n’est pas seulement une question médicale

Lorsque l’épidémie éclate, la réponse se concentre logiquement sur les malades : diagnostic, isolement, vaccination, traitement, recherche des contacts et protection du personnel soignant.

Ces interventions sont indispensables. Mais elles arrivent après le passage du virus de l’animal à l’être humain.

Ebola est une zoonose. Le virus peut passer à l’être humain lors d’un contact avec le sang ou les liquides biologiques d’un animal sauvage infecté, notamment pendant la chasse, le transport, le dépeçage ou la préparation de sa viande. Une fois ce premier passage réalisé, la maladie se propage principalement entre êtres humains par contact avec les liquides biologiques des personnes malades ou décédées. (who.int)

Pour prévenir les futures épidémies, il faut donc agir avant l’arrivée du premier malade.

Or, dans de nombreuses régions forestières de la RDC, la viande de brousse n’est pas seulement une tradition culturelle ou un produit recherché par goût. Elle constitue aussi une source de protéines accessible là où la viande d’élevage est rare, trop chère ou simplement absente.

La population ne choisit pas toujours librement entre un poulet d’élevage et un animal sauvage. Souvent, le poulet n’existe pas sur le marché local, coûte trop cher ou doit parcourir des centaines de kilomètres sans route convenable ni chaîne du froid.

Derrière le risque sanitaire apparaît donc une chaîne économique très claire :

pauvreté alimentaire → absence de protéines accessibles → dépendance à la viande de brousse → contacts accrus avec la faune sauvage → risque de transmission zoonotique.

Demander aux habitants d’abandonner la viande de brousse sans leur proposer une alternative abordable revient à leur demander de choisir entre la faim et le risque sanitaire.

L’échec d’une vision exclusivement urgente

Depuis plusieurs décennies, la RDC réagit aux épidémies, mais n’a pas suffisamment construit les infrastructures permanentes permettant de les devancer.

Après près de cinquante ans, le pays devrait disposer :

  • d’un grand institut national consacré aux zoonoses et aux maladies émergentes ;

  • de laboratoires régionaux permanents proches des zones forestières à risque ;

  • d’hôpitaux de référence capables de prendre en charge les fièvres hémorragiques ;

  • d’une université ou d’un réseau universitaire spécialisé en virologie, épidémiologie, médecine tropicale et santé animale ;

  • d’équipes vétérinaires surveillant les maladies présentes dans la faune sauvage et les élevages ;

  • d’un système numérique national d’alerte reliant les villages, les centres de santé, les vétérinaires et les laboratoires ;

  • d’une industrie pharmaceutique capable de produire progressivement certains équipements, tests, protections et médicaments nécessaires.

La RDC ne doit pas dépendre de l’apparition d’une catastrophe pour recevoir des financements, des laboratoires mobiles et des experts étrangers. Ces moyens doivent exister en permanence sur le territoire national.

L’expérience accumulée depuis 1976 aurait même pu faire de la RDC un centre mondial de référence pour l’étude des filovirus et des zoonoses tropicales. Le pays aurait pu accueillir des chercheurs africains et internationaux, former des virologues, développer des brevets et devenir un exportateur de connaissances médicales.

Au lieu de cela, chaque nouvelle flambée donne encore l’impression que le pays découvre Ebola pour la première fois.

Ce que l’exemple chinois nous enseigne

Imaginons qu’une maladie mortelle apparaisse régulièrement dans une région chinoise pendant cinquante ans. Il est probable que l’État chinois construirait des laboratoires permanents, formerait des milliers de chercheurs, établirait des hôpitaux spécialisés et développerait une filière industrielle autour du diagnostic, de la prévention et du traitement.

La comparaison ne signifie pas que la Chine empêche toutes les épidémies. Elle souligne une différence de méthode : transformer une menace durable en programme scientifique, industriel et stratégique durable.

La RDC doit adopter cette même logique.

Ebola ne doit plus être considéré comme une calamité extérieure qui tombe périodiquement sur le pays. C’est un risque national prévisible, qui doit être intégré à la politique de santé, à l’enseignement supérieur, à l’agriculture et à la planification budgétaire.

L’élevage comme instrument de santé publique

La prévention d’Ebola commence aussi dans les poulaillers, les porcheries, les chèvreries et les bassins piscicoles.

Sous Mobutu, le domaine agro-industriel de la Nsele symbolisait, malgré ses limites, une volonté de développer une production agricole et animale nationale. Mais cette expérience n’a pas été consolidée en un tissu durable d’entreprises, de coopératives et de petits élevages répartis sur le territoire.

Depuis, la RDC importe encore une partie importante de ses produits alimentaires alors qu’elle dispose de terres, d’eau, d’une population jeune et d’un immense marché intérieur.

Une politique d’anticipation contre Ebola devrait donc viser la production massive et décentralisée de :

  • poulets et œufs ;

  • viande porcine ;

  • chèvres et moutons ;

  • poissons d’élevage ;

  • protéines végétales locales ;

  • aliments destinés au bétail.

L’objectif ne serait pas nécessairement de reproduire les gigantesques élevages industriels occidentaux. Une concentration excessive d’animaux peut elle-même favoriser l’apparition et la propagation de maladies.

La RDC devrait plutôt développer un modèle mixte : exploitations familiales modernisées, coopératives, fermes semi-intensives, services vétérinaires de proximité, unités locales d’abattage et chaîne du froid alimentée, lorsque cela est possible, par l’énergie solaire.

Friedrich List et la protection de l’industrie naissante

L’économiste allemand Friedrich List enseignait qu’un pays en développement ne peut pas toujours exposer immédiatement ses industries naissantes à la concurrence d’entreprises étrangères déjà puissantes, mécanisées et soutenues depuis longtemps par leurs États.

Un petit éleveur congolais ne peut pas concurrencer à armes égales un produit importé provenant d’une filière étrangère disposant :

  • de crédits moins chers ;

  • d’infrastructures modernes ;

  • d’une énergie relativement fiable ;

  • de subventions agricoles ;

  • d’une logistique performante ;

  • de capacités industrielles considérables.

Ouvrir totalement le marché dans ces conditions peut condamner l’éleveur congolais avant même qu’il ait pu se développer.

La RDC devrait donc appliquer un protectionnisme intelligent, temporaire et mesurable à ses filières alimentaires stratégiques. Cela pourrait comprendre :

  • des crédits à taux réduit pour les producteurs ;

  • une taxation sélective de certains produits importés concurrençant directement la production locale ;

  • des marchés publics réservant une part des achats des écoles, hôpitaux et casernes aux producteurs congolais ;

  • des aides à la vaccination animale et aux services vétérinaires ;

  • des investissements dans les routes rurales et la chaîne du froid ;

  • des centres de formation aux techniques d’élevage ;

  • des obligations de résultats pour les entreprises soutenues ;

  • une diminution progressive des protections lorsque les filières deviennent compétitives.

Cette protection ne doit pas servir à enrichir quelques proches du pouvoir ni à créer des monopoles inefficaces. Elle doit être limitée dans le temps, contrôlée publiquement et conditionnée à la production, à l’emploi, à la qualité sanitaire et à la baisse des prix.

Il conviendrait également d’étudier les archives avant d’affirmer catégoriquement que des conseillers occidentaux auraient interdit à Mobutu toute politique protectionniste. Mais une réalité demeure : le modèle économique appliqué n’a pas permis l’émergence d’une industrie animale nationale suffisamment solide et accessible à la population.

Un programme « Ebola 2030 »

La RDC pourrait adopter un programme national reposant sur cinq piliers.

1. Un réseau scientifique permanent

L’INRB devrait être renforcé et relié à plusieurs laboratoires régionaux. Ces structures devraient travailler en permanence, y compris en dehors des périodes épidémiques.

2. Des hôpitaux spécialisés

Des centres permanents de référence devraient être installés dans les régions les plus exposées. Ils serviraient également au traitement d’autres maladies infectieuses émergentes.

3. Une université congolaise des maladies tropicales

Cette institution formerait des virologues, épidémiologistes, vétérinaires, biologistes, spécialistes des données sanitaires et techniciens de laboratoire. Elle travaillerait avec les universités existantes plutôt que de les remplacer.

4. Une surveillance « One Health »

Les agents de santé, vétérinaires, éleveurs, chasseurs et communautés locales devraient participer à un même système d’alerte. La santé humaine, la santé animale et l’environnement sont interdépendants : c’est le fondement de l’approche « One Health ». (www.who.int)

5. Un plan national pour les protéines accessibles

Chaque province devrait disposer d’objectifs de production de volailles, d’œufs, de poissons, de chèvres ou de porcs, selon ses conditions écologiques et culturelles. Le but serait simple : rendre les protéines locales moins chères et plus accessibles que les produits présentant les risques les plus élevés.

Anticiper plutôt que pleurer

Aucun gouvernement ne pourra garantir qu’Ebola ne réapparaîtra jamais. Le virus circule dans des écosystèmes complexes que la science ne maîtrise pas entièrement.

Mais l’État peut réduire les risques de transmission, détecter plus rapidement les premiers cas, empêcher l’explosion d’une flambée et offrir aux populations des alternatives alimentaires plus sûres.

La politique de prévention ne doit donc pas opposer la médecine à l’économie. Il faut simultanément construire des laboratoires, former des chercheurs, soutenir l’élevage, améliorer les routes, développer la chaîne du froid et protéger les forêts.

L’erreur commise depuis 1976 a été de considérer Ebola principalement comme une urgence sanitaire temporaire. Or Ebola révèle aussi les faiblesses permanentes de l’État, de l’agriculture, de l’université, de la recherche et du système alimentaire.

À l’horizon 2030, la RDC doit faire un choix : attendre encore la prochaine épidémie ou construire dès maintenant les moyens scientifiques, médicaux et agricoles permettant de l’anticiper.

Prévenir Ebola, ce n’est pas seulement acheter des vaccins lorsque les premiers malades apparaissent. C’est donner aux Congolais des laboratoires permanents, des hôpitaux dignes, des chercheurs bien équipés et une alimentation locale, abordable et sûre.

Un pays qui connaît Ebola depuis 1976 ne doit plus être surpris par Ebola en 2030.

Et pourtant si l’on ne fait rien, Ebola va encore tuer en 2030


Guy Kapayo Alimasi, RDCongolais vivant en Allemagne dans la ville de Mainz.


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