Le libre-échange et les deux approches (Anglo-saxon et École historique allemande)
Parlons du Libre-échange et les 2 écoles de pensée en sciences économiques.
L'économie est-elle une science naturelle universelle ou une science sociale façonnée par la culture et l'histoire ?
Pour comprendre l'éternel débat sur le libre-échange, retournons au XIXe siècle. Nous allons faire s'affronter deux géants de la pensée économique : l'approche anglo-saxonne (l'école classique et néoclassique) et l'École historique allemande (représentée notamment par Gustav von Schmoller, et fortement influencée par les travaux de Friedrich List).
1. Le duel des philosophies (Les différences)
La divergence majeure réside dans la méthode (la fameuse querelle des méthodes, ou Methodenstreit) et dans le contexte de l'époque.
Libre-échange: Tableau comparatif des deux écoles de pensée
La perspective anglo-saxonne : Le cosmopolitisme
Menée par Adam Smith et David Ricardo, cette école s'appuie sur une logique implacable : si chaque pays se spécialise là où il dispose d'un avantage (théorie des avantages comparatifs), le libre-échange maximise la richesse de tous les êtres humains à l'échelle mondiale. Pour eux, le marché est un mécanisme universel. Les taxes douanières sont des barrières artificielles qui détruisent la richesse.
La perspective historique allemande : Le national-gouvernementalisme
Face à cela, l'école allemande répond : « Regardez la réalité du terrain ! ». Friedrich List a expliqué que le libre-échange prôné par l'Angleterre au XIXe siècle revenait à « retirer l'échelle après avoir atteint le sommet ». L'Angleterre était alors la puissance industrielle dominante. Si l'Allemagne (encore agricole et politiquement fragmentée) avait ouvert totalement ses frontières, son industrie naissante aurait été étouffée par la concurrence britannique.
L'École historique a donc théorisé le protectionnisme éducateur : il faut protéger les industries nationales par des barrières douanières le temps qu'elles grandissent, jusqu'à ce qu'elles soient assez fortes pour affronter la concurrence mondiale.
2. Les similitudes cachées (Les ressemblances)
Bien que ces deux écoles se soient affrontées de manière virulente, elles partagent des points communs fondamentaux que les étudiants oublient souvent :
L'objectif final commun : Ni List ni l'École historique ne souhaitaient l'autarcie (le repli total sur soi) à long terme. Le but ultime des Allemands était aussi le libre-échange mondial ! Ils pensaient simplement que pour que le libre-échange fonctionne, les nations devaient d'abord être sur un pied d'égalité, c'est-à-dire atteindre le même niveau de développement.
La recherche de la prospérité : Les deux courants cherchaient le meilleur moyen d'accroître la richesse matérielle et le bien-être d'une société. Le désaccord ne portait pas sur le « quoi », mais sur le « comment » et le « quand ».
Une base capitaliste : Les deux approches reposent sur la propriété privée, les marchés et l'entrepreneuriat. L'École historique n'était pas du tout socialiste ; elle souhaitait simplement réguler le capitalisme par l'État pour corriger les injustices sociales (ce qui posera d'ailleurs les bases de notre modèle actuel de l'Économie sociale de marché en Allemagne).
La confrontation de la théorie abstraite à la réalité des faits.
L'histoire économique montre que la quasi-totalité des superpuissances actuelles ont utilisé ce que l'économiste hétérodoxe Ha-Joon Chang appelle le protectionnisme stratégique avant de prôner le libre-échange.
3. L'historique des faits : Quand le protectionnisme construit les géants
La Grande-Bretagne : Avant de devenir le champion du libre-échange au XIXe siècle, le Royaume-Uni a été ultra-protectionniste. Les Navigation Acts (lois maritimes) ont détruit la concurrence de la flotte hollandaise, et les tarifs douaniers ont protégé l'industrie textile anglaise contre les cotonnades indiennes, alors plus compétitives. Une fois sa domination industrielle totale, elle a aboli les Corn Laws (1846) et prêché le libre-échange au reste du monde.
Les États-Unis (Alexander Hamilton) : On l'oublie souvent, mais le concept même de "l'industrie dans l'enfance" (infant industry) a été inventé par Alexander Hamilton (premier secrétaire au Trésor américain) en 1791. Tout au long du XIXe siècle et jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis ont appliqué des tarifs douaniers parmi les plus élevés au monde pour se développer à l'abri de la concurrence britannique.
Le Zollverein allemand : C'est le laboratoire de List. L'union douanière de 1834 a supprimé les barrières internes entre les États allemands, tout en créant un tarif extérieur commun pour empêcher l'Angleterre de saturer le marché allemand avec ses produits manufacturés.
Le protectionnisme moderne (Japon, Corée, Chine) : Au XXe siècle, le miracle asiatique n'a pas suivi les règles du marché pur. Le Japon (via le MITI) et la Corée du Sud (en subventionnant et protégeant les Chaebols comme Samsung ou Hyundai) ont fermé leurs marchés intérieurs pour créer des champions nationaux. La Chine a fait de même à une échelle gigantesque, notamment avec son Great Firewall numérique qui a permis l'émergence de géants locaux (Alibaba, Tencent, Baidu) à l'abri de Google ou d'Amazon.
La métaphore de l'échelle : Le cœur du débat
Votre argument résume parfaitement la critique fondamentale que List adressait à l'approche anglo-saxonne. Il appelait cela "Kicking away the ladder" (retirer l'échelle) :
"C'est une astuce fort commune que, parvenu au faîte de la grandeur, on rejette l'échelle par laquelle on y est monté, afin de priver les autres des moyens de nous suivre." — Friedrich List
Pour l'École historique, le libre-échange n'est pas un principe moral universel, c'est la doctrine du plus fort. Les nations dominantes défendent le libre-échange parce qu'il sert leurs intérêts exportateurs, après avoir elles-mêmes utilisé le protectionnisme pour devenir fortes.
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