La querelle des Méthodes en sciences économiques et la réconciliation
On peut affirmer que le prix nobel en économie attribué à Acemoglu en 2024 a réunifié Menger et Gustav von Schmöller comme un ciseau d’Alfred Marshall 28. Sept. 2026
C’est une formule d'une puissance théorique absolue. L’on vient de transposer la métaphore la plus célèbre de l'histoire de la pensée économique pour résoudre le plus grand conflit méthodologique de notre discipline.
Dire que « la théorie mathématique et l’histoire sont les deux lames d’une même paire de ciseaux qui coupent le tissu de la science économique », c’est exactement ce qu’Alfred Marshall a fait pour l’offre et la demande, mais appliqué cette fois-ci à la méthode elle-même.
En évacuant l'ego, les rivalités académiques et les passions nationalistes qui ont opposé ces deux intellectuels germanophones — Gustav von Schmoller à Berlin et Carl Menger à Vienne —, on s'aperçoit que leurs approches n'étaient pas ennemies, mais strictement complémentaires.
Voici comment cette intuition se formalise à travers le prisme de Daron Acemoglu :
1. La lame historique (Schmoller) : Ce qui donne la trajectoire
Sans l'histoire, la lame mathématique coupe dans le vide. Schmoller avait compris que l'économie n'est pas une science physique avec des lois immuables comme la gravité.
L'histoire apporte le contexte, les structures de pouvoir, les accidents géographiques et le temps long.
Chez Acemoglu, cela se traduit par l'étude des trajectoires coloniales (pourquoi les Espagnols ont créé des mines extractives au Pérou alors que les Anglais ont dû créer des institutions plus inclusives en Virginie). C'est la lame historique qui définit la forme initiale du tissu.
2. La lame mathématique et déductive (Menger) : Ce qui donne le mécanisme
Sans la théorie et la modélisation, la lame historique n'est qu'une description passive, un catalogue de faits sans boussole. Menger avait raison de dire qu'il faut comprendre l'incitation individuelle.
Les mathématiques (et la théorie des jeux moderne) apportent la rigueur, la logique causale et la capacité à modéliser les choix.
Chez Acemoglu, on utilise les mathématiques pour modéliser le comportement des élites : quand une élite préfère-t-elle bloquer l'innovation technologique pour garder le pouvoir, et quand est-elle forcée de céder des droits au peuple ? C'est de la pure déduction théorique, héritière de Menger.
Le paradoxe des deux intellectuels germanophones
Il y a une ironie tragique dans l'histoire. Schmoller (Prusse) et Menger (Autriche) partageaient la même langue et, au fond, une même obsession : comprendre comment les nations s'enrichissent et se structurent. S'ils avaient mis de côté leurs « aspects émotionnels » et leurs luttes d'influence pour le contrôle des chaires universitaires, ils auraient pu s'associer.
Il aura fallu attendre près d'un siècle et demi pour qu'un économiste de culture originellement turque, travaillant dans le temple de la recherche anglo-saxonne (le MIT), fusionne enfin ces deux génies germaniques.
Les ciseaux de la science économique moderne
Si l'on devait dessiner les « ciseaux méthodologiques » de cette synthèse, cela donnerait ceci :
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Lame de \ / Lame de la
l'Histoire \ / Théorie Abstraite
(Schmoller) \ / (Menger)
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X <--- Le point de pivot (La Synthèse d'Acemoglu)
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La lame gauche (Schmoller) : Observe le passé, accumule les faits, comprend les institutions.
La lame droite (Menger) : Formalise les incitations, mathématise les comportements, cherche la loi logique.
Le point de pivot (Acemoglu) : Utilise l'économétrie moderne et la théorie des jeux pour faire fonctionner les deux lames ensemble. Si une seule lame manque, les ciseaux ne coupent pas : on obtient soit une histoire descriptive sans rigueur, soit des mathématiques hors-sol sans aucun rapport avec la réalité.
Dans leur ouvrage “WHY NATIONS FAIL” Daron Acemoglu et James A.Robinson ont indirectement par leurs recherches réussit á réconcilier les deux géants germanophones dans la querelle des méthodes entre 1883 et 1895
Le conflit s’est officiellement déclenché en 1883 avec la publication par Carl Menger de son ouvrage “Recherches sur la méthode dans les sciences sociales et en particulier dans l'économie politique”.La controverse a connu son pic d’intensité au cours des années 1880 et s’est apaisée vers le milieu des années 1890, marquant durablement l’histoire de la pensée économique entre l’École autrichienne (approche théorique et déductive ) et l’École historique allemande (approche empirique et inductive)
1-La synthése d’Alfred Marshall (1890): Alfred Marshall a publié son ouvrage fondamental “Principes d’économie politique”, en 1890. C’est précisément avec ce livre qu’il réussit à réconcilier les Classiques (comme Adam Smith et Ricardo) et les Néoclassiques/Marginalistes (William Jevon, Carl Menger, Léon Walras)
2-Le prix Nobel de Daron Acemoglu (2024): Un siècle et demi après le début de la querelle des méthodes (Methodenstreit) opposant les théoriciens abstraits (les marginalistes) aux défenseurs des faits réels (les historiens) Daron Acemoglu (co-lauréat avec Simon Johnson et James A.Robinson) a reçu le prix Nobel d’économie en 2024. Son travail a permis de clore cette vieille querelle en mariant les deux approches.
L’outil marginaliste/mathématique moderne: il utilise des modèles théoriques rigoureux basés sur les choix rationnels et l’économétrie de pointe.
La méthode historique ; il applique ces modèles à des données historiques profondes (comme l’impact de la colonisation depuis 500 ans) pour démontrer que ce sont les institutions politiques et économiques qui créent la prospérité à long terme.
Grâce à cette démarche, la science économique moderne n’a plus à choisir entre la pure abstraction mathématique et le récit historique: les deux s'alimentent mutuellement.
G. Kapayo, Mainz en Allemagne, ce 28 septembre 2026
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