Ebola en RDC : quand l’urgence sanitaire rattrape le président voyageur
Par A.G. Kapayo — Mainz, Allemagne — septembre 2026
Il arrive un moment où les réalités intérieures d’un pays finissent par rattraper ses dirigeants jusque sur la scène internationale.
C’est précisément la réflexion que m’inspire aujourd’hui la situation de la République démocratique du Congo. Alors que l’épidémie d’Ebola constitue une grave crise sanitaire, le président Félix Tshisekedi a continué à multiplier les déplacements, aussi bien à l’intérieur du pays qu’à l’étranger.
Ma critique n'est pas qu'un président de la République ne devrait jamais voyager. La diplomatie fait partie de ses fonctions. Un chef d'État doit rencontrer ses homologues, défendre les intérêts économiques de son pays et participer aux rencontres internationales.
La véritable question est celle des priorités.
Une épidémie qui aurait dû modifier l’agenda présidentiel
Dès le 18 mai 2026, la présidence congolaise annonçait une réunion de crise consacrée à la résurgence d'Ebola dans l'Est du pays. Six zones de santé faisaient alors l'objet d'une surveillance renforcée. Le président ordonnait au gouvernement de renforcer immédiatement la riposte sanitaire.
Le 25 juin, la situation était déjà beaucoup plus inquiétante : le gouvernement annonçait plus de 1 100 cas et 277 décès confirmés.
Le président a donc bien participé à la réponse institutionnelle : réunions de crise, Task Force et instructions données au gouvernement.
Mais une autre question demeure : l'agenda du chef de l'État a-t-il suffisamment changé face à l'aggravation de l'épidémie ?
Car parallèlement à la progression de la maladie, les déplacements présidentiels ont continué.
Le 10 juin, Félix Tshisekedi était au Caire. Le 3 juillet, à Brazzaville. Puis la fréquence des déplacements devient particulièrement remarquable entre août et septembre : Libreville, Tanzanie, Mbuji-Mayi, Israël, São Tomé-et-Príncipe, Angola, puis de nouveau Zanzibar.
Certains de ces voyages avaient évidemment des objectifs diplomatiques ou économiques parfaitement identifiables. La visite en Israël, par exemple, concernait notamment la sécurité, la défense, l'agriculture, les infrastructures, l'énergie et les hautes technologies.
Mais lorsqu'un pays traverse une épidémie meurtrière, tout déplacement présidentiel devrait aussi être apprécié en fonction du coût d'opportunité politique qu'il représente.
Le problème n'est pas de voyager, mais de savoir quand rester
Un président n'est évidemment ni médecin ni infirmier. Sa présence physique dans un hôpital ne soigne aucun malade.
Son rôle est ailleurs.
Il doit mobiliser l'État, imposer des priorités, débloquer rapidement les moyens financiers, vérifier que les médicaments arrivent dans les zones touchées, protéger le personnel médical, renforcer les laboratoires, coordonner les provinces et obtenir l'aide internationale nécessaire.
Il doit surtout transmettre un signal politique : « Cette épidémie est une priorité nationale. »
C'est précisément là que je m'interroge.
Lorsque les voyages internationaux se succèdent pendant que l'épidémie progresse, quelle image le pouvoir transmet-il aux médecins, infirmiers et familles vivant dans les régions affectées ?
La question mérite d'être posée.
Puis Ebola arrive jusqu'à New York
L'épisode de l'Assemblée générale des Nations unies prend alors une dimension presque symbolique.
Selon RFI, Félix Tshisekedi ne se rend finalement pas à New York en raison des restrictions de voyage liées à Ebola.
Attention à une distinction importante : ce n'est pas l'ONU qui interdit au président congolais de voyager. Il s'agit des conséquences des restrictions sanitaires américaines.
Mais politiquement, le symbole reste puissant.
Une crise sanitaire qui pouvait sembler géographiquement éloignée du centre du pouvoir finit par affecter directement l'agenda international du chef de l'État.
Ebola n'est plus seulement le problème de l'Ituri, des médecins ou du ministère de la Santé.
Ebola devient aussi un problème diplomatique pour la RDC.
Décorer les scientifiques ne suffit pas
La RDC possède pourtant une richesse scientifique considérable.
Le professeur Jean-Jacques Muyembe et les chercheurs congolais ont acquis une expérience internationalement reconnue dans la lutte contre Ebola.
Ils méritent évidemment reconnaissance et distinctions.
Mais décorer les scientifiques ne suffit pas.
Après les différentes épidémies qu'a connues le pays depuis la découverte d'Ebola en 1976, la RDC devrait se demander comment transformer cette expérience accumulée en infrastructure scientifique permanente.
Pourquoi ne pas faire de la RDC elle-même un grand centre africain de recherche sur les filovirus ?
Pourquoi ne pas disposer durablement de laboratoires régionaux performants, de stocks stratégiques, d'équipes médicales permanentes d'intervention rapide, de capacités locales de diagnostic et d'une véritable plateforme congolaise de recherche sur les vaccins et traitements ?
Cette réflexion n'est d'ailleurs plus théorique : des essais thérapeutiques et vaccinaux sont désormais menés en RDC avec des partenaires internationaux.
L'objectif devrait être d'aller plus loin : ne plus reconstruire une riposte à chaque nouvelle épidémie, mais disposer d'une architecture sanitaire permanente.
Le véritable prestige d'un chef d'État
On mesure souvent le prestige d'un dirigeant africain au nombre de sommets auxquels il participe, aux chefs d'État qu'il rencontre, aux tapis rouges, aux conférences internationales et aux photographies diplomatiques.
Je propose une autre définition.
Le prestige d'un président devrait également se mesurer à sa capacité à protéger ses citoyens.
Un laboratoire moderne construit à Bunia vaut peut-être davantage pour l'avenir de la RDC qu'une dizaine de cérémonies diplomatiques.
Former des centaines de médecins et d'épidémiologistes, assurer les médicaments dans les centres de santé, créer des capacités nationales de recherche et empêcher qu'une nouvelle épidémie ne tue des milliers de Congolais : voilà aussi de la politique étrangère.
Car un pays capable de maîtriser ses propres crises sanitaires inspire davantage confiance à ses voisins et au reste du monde.
L'avertissement de New York
Je ne prétends pas qu'un président doive rester enfermé dans son palais pendant toute la durée d'une épidémie.
Je pose une question beaucoup plus simple :
à partir de quel niveau de gravité une crise nationale doit-elle modifier radicalement l'agenda d'un chef d'État ?
Pour moi, Ebola a depuis longtemps franchi ce seuil.
L'absence de Félix Tshisekedi à New York devrait donc être considérée comme un avertissement.
La crise sanitaire congolaise a désormais suffisamment de conséquences pour atteindre l'agenda international du président lui-même.
Peut-être est-ce précisément le moment de transformer cet avertissement en opportunité.
Moins de diplomatie symbolique lorsque l'urgence l'exige.
Davantage de laboratoires.
Davantage de médicaments.
Davantage de chercheurs.
Davantage de moyens pour les médecins et infirmiers qui combattent l'épidémie sur le terrain.
Et surtout une ambition nationale : faire de la RDC, pays où Ebola a été identifié pour la première fois en 1976, l'un des principaux centres mondiaux de recherche, de prévention et de traitement des filovirus.
Ce serait une réponse autrement plus durable à Ebola qu'un nouveau voyage présidentiel.
A.G. Kapayo
Mainz, Allemagne — septembre 2026
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