Retraites en France : peut-on éternellement repousser le problème ? par GUY KAPAYO
La dette visible et la dette invisible de l’État
Par A.G. Kapayo — Mainz, Allemagne — 11 septembre 2026
À l’approche de l’élection présidentielle française de 2027, la question des retraites revient au centre du débat politique. Les Français éliront leur président les 18 avril et 2 mai 2027, mais la campagne électorale est déjà engagée dans les faits en septembre 2026. Plusieurs candidats cherchent à séduire les électeurs en promettant de revenir sur la réforme portée par Emmanuel Macron, voire de ramener l’âge légal de départ à 60 ans.
Cette promesse peut paraître socialement généreuse. Mais est-elle économiquement soutenable dans une société qui vieillit ?
La retraite ne doit pas être considérée uniquement comme une question sociale ou électorale. Elle constitue aussi l’un des principaux engagements financiers de long terme de l’État et des organismes de sécurité sociale.
Une dette explicite et des engagements implicites
La dette publique explicite est relativement facile à observer. Elle correspond aux obligations et aux bons du Trésor émis pour financer les déficits accumulés. Elle figure dans les comptes publics, produit des intérêts et doit être refinancée sur les marchés.
Les engagements futurs de retraite sont différents. Dans un système par répartition, les cotisations versées aujourd’hui ne sont pas placées sur un compte individuel destiné à financer la retraite future du cotisant. Elles servent principalement à payer les pensions des retraités actuels.
En contrepartie, l’État et les régimes de retraite promettent aux travailleurs qu’une nouvelle génération d’actifs financera leurs propres pensions lorsqu’ils cesseront de travailler.
Cette promesse représente ce que les économistes appellent souvent un engagement implicite ou, dans un sens plus large, une dette implicite.
Il faut néanmoins distinguer juridiquement cette promesse d’une obligation du Trésor. Une pension future n’est pas une dette négociable sur un marché et ses règles peuvent être modifiées par le législateur. Mais, économiquement, elle constitue bien une charge future que les actifs, les entreprises et les contribuables devront financer.
La France consacre environ 14,1 % de son PIB aux retraites ( 422,1 Milliards par an ), soit l’un des niveaux les plus élevés parmi les économies avancées. L’OCDE situe également la France parmi les pays européens où les dépenses publiques de pension représentent environ 13 à 14 % du PIB. Le maintien du système sans adaptation devient donc difficile lorsque le nombre de retraités augmente plus rapidement que celui des cotisants.
Pourquoi la démographie change l’équation
Le fonctionnement de la répartition repose sur un équilibre simple :
Cotisations des actifs et des entreprises = pensions versées aux retraités
Lorsque la population active progresse rapidement et que le nombre de retraités reste limité, cet équilibre est relativement facile à préserver.
Mais lorsque la population vieillit, trois phénomènes se combinent :
le nombre de retraités augmente ;
la durée moyenne de versement des pensions s’allonge ;
le nombre de cotisants par retraité diminue.
Le déséquilibre doit alors être couvert par une augmentation des cotisations, une réduction relative des pensions, un allongement de la vie professionnelle ou une contribution croissante du budget de l’État.
La question n’est donc pas de savoir s’il faut agir, mais de déterminer qui supportera l’ajustement et selon quelles règles de justice sociale.
Premier levier : travailler et cotiser plus longtemps
L’augmentation de la durée de cotisation ou le recul de l’âge de départ est généralement considéré comme le levier ayant le plus grand potentiel économique, car il peut agir sur les deux composantes du ratio :
Dette publiquePIB\frac{\text{Dette publique}}{\text{PIB}}
Du côté du numérateur, le report du départ permet de différer certains versements de pensions. Il améliore ainsi le solde annuel des régimes de retraite, réduit le besoin de financement public et ralentit progressivement l’accumulation de la dette.
Il ne fait donc pas disparaître instantanément la dette publique : il réduit d’abord le déficit, puis la trajectoire future de la dette.
Du côté du dénominateur, le maintien en activité des seniors peut augmenter la production, les cotisations sociales et les recettes fiscales. Si davantage de personnes travaillent, le PIB potentiel peut progresser.
Le mécanisme peut être résumé ainsi :
Emploi des seniors en hausse → production et cotisations en hausse → PIB plus élevé et déficit moins important
Mais cette relation comporte une condition essentielle : les seniors doivent réellement pouvoir rester en emploi.
Il ne suffit pas de modifier l’âge légal dans un texte de loi. Les entreprises doivent embaucher et conserver les travailleurs âgés. Les postes doivent être adaptés, la formation professionnelle prolongée et les problèmes de santé ou de pénibilité correctement pris en compte.
Sans ces mesures, l’État risque simplement de déplacer la dépense : la personne qui ne peut plus prendre sa retraite mais ne trouve plus d’emploi peut basculer vers le chômage, la maladie, l’invalidité ou les minima sociaux.
Une bonne réforme des retraites doit donc être accompagnée d’une véritable politique de l’emploi des seniors.
France et Allemagne : attention aux comparaisons trop rapides
Il est souvent affirmé que l’âge légal serait de 62 ans en France contre 66 ou 67 ans en Allemagne. La réalité est plus précise.
La réforme française de 2023 prévoyait un relèvement progressif de 62 à 64 ans. Sa trajectoire a ensuite été suspendue jusqu’après l’élection présidentielle de 2027. Depuis septembre 2026, cette suspension ne signifie pas nécessairement un retour général à 62 ans : l’âge applicable dépend notamment de l’année de naissance.
En Allemagne, la limite normale dépend également de la génération. Elle est de 66 ans et 4 mois pour les personnes nées en 1960 et augmente progressivement jusqu’à 67 ans pour celles nées à partir de 1964.
Il faut également distinguer l’âge légal, l’âge de la retraite à taux plein, les départs anticipés, les carrières longues et l’âge effectif de sortie du marché du travail.
La comparaison européenne reste néanmoins révélatrice : la France combine des dépenses de retraite élevées avec un taux d’emploi des travailleurs âgés encore insuffisant. Elle doit donc agir simultanément sur le financement des pensions et sur la capacité des entreprises à maintenir les seniors en activité.
Deuxième levier : désindexer les pensions
(6 Milliards d'euros ce 11 septembre 2026)
Une autre possibilité consiste à augmenter les pensions moins rapidement que les prix ou les salaires.
Cette solution réduit immédiatement la progression des dépenses publiques. Elle est administrativement simple et parfois politiquement moins visible qu’une baisse nominale des pensions.
Mais la désindexation constitue bien une diminution du pouvoir d’achat réel.
Si les prix augmentent de 3 % et qu’une pension n’augmente que de 1 %, le retraité perd environ 2 % de pouvoir d’achat réel. Cette perte peut entraîner une baisse de la consommation, particulièrement chez les retraités modestes qui consacrent une grande partie de leur revenu aux dépenses courantes.
Le mécanisme devient alors :
Pensions réelles en baisse → consommation en baisse → recettes de TVA et activité intérieure affaiblies
L’effet n’est cependant pas identique pour tous les retraités. Un ménage modeste réduit rapidement sa consommation lorsqu’il perd du revenu réel, tandis qu’un retraité disposant d’un patrimoine important peut absorber plus facilement la désindexation.
Une éventuelle mesure de sous-indexation devrait donc protéger les petites pensions et demander un effort plus important aux retraités disposant des revenus les plus élevés.
Troisième levier : augmenter les cotisations
Le gouvernement peut enfin augmenter les cotisations versées par les salariés ou les employeurs.
À court terme, cette solution apporte des recettes supplémentaires aux régimes de retraite. Mais elle peut aussi produire des effets économiques défavorables.
Une hausse des cotisations patronales peut augmenter le coût du travail. Si l’entreprise ne peut pas répercuter ce coût sur ses prix ou le compenser par des gains de productivité, ses marges diminuent. Elle peut alors réduire ses recrutements, ses investissements ou perdre en compétitivité face à des concurrents étrangers.
La chaîne de transmission possible est la suivante :
Cotisations patronales en hausse → coût du travail en hausse → compétitivité et emploi sous pression → croissance et recettes fiscales affaiblies
Cet effet n’est toutefois pas automatique. Une partie de la hausse peut être progressivement absorbée par les salaires, les marges ou les prix. Les conséquences dépendent donc de la situation des entreprises, du secteur d’activité et de l’état du marché du travail.
Mais dans une économie ouverte, où les entreprises françaises sont confrontées à une forte concurrence européenne et mondiale, augmenter continuellement les prélèvements sur le travail ne peut constituer une solution illimitée.
Pourquoi les promesses de retour à 60 ans séduisent-elles ?
Il serait trop simple de conclure que les responsables politiques ou les électeurs ne comprennent pas l’économie.
Une réforme des retraites produit des coûts immédiats et visibles : travailler plus longtemps, cotiser davantage ou perdre du pouvoir d’achat. En revanche, ses bénéfices — réduction des déficits futurs et amélioration de la soutenabilité financière — sont diffus et apparaissent plusieurs années plus tard.
Les électeurs comparent donc une perte personnelle immédiate avec un avantage collectif futur et incertain. Les candidats sont naturellement tentés de privilégier la promesse qui procure un bénéfice visible aujourd’hui, même si son financement est reporté sur les générations suivantes.
C’est un conflit classique entre le temps électoral et le temps économique.
Promettre la retraite à 60 ans sans expliquer son financement revient à poser une question essentielle :
Qui paiera la différence ?
Les possibilités sont limitées : les actifs, les entreprises, les retraités eux-mêmes, les contribuables ou les générations futures par une dette supplémentaire.
Réformer sans abandonner la justice sociale
Défendre une réforme profonde ne signifie pas imposer la même règle à tout le monde.
Un travailleur de bureau, un professeur, un maçon, une infirmière de nuit ou un manutentionnaire ne subissent pas la même usure physique. Une réforme crédible doit reconnaître ces différences.
Elle devrait notamment comporter :
un dispositif renforcé pour les métiers pénibles ;
le maintien des départs anticipés pour les carrières longues ;
une protection particulière pour les personnes en incapacité ;
une retraite progressive permettant de réduire le temps de travail ;
une politique de formation et de reconversion après 50 ans ;
des incitations données aux entreprises pour conserver les seniors ;
une garantie renforcée pour les petites pensions.
La pénibilité ne doit pas servir de prétexte à l’immobilisme général. Inversement, l’équilibre financier ne doit pas justifier l’ignorance des inégalités de santé et de carrière.
Le véritable choix politique
Le débat français ne devrait pas opposer caricaturalement les défenseurs des retraités aux défenseurs des finances publiques.
La véritable question est la suivante :
Comment préserver un système de retraite solidaire sans transférer une charge financière insoutenable aux actifs et aux générations futures ?
À mes yeux, la réponse passe principalement par une augmentation progressive de la durée d’activité, accompagnée de politiques fortes en faveur de l’emploi des seniors et d’exceptions clairement définies pour la pénibilité, les carrières longues et l’invalidité.
Geler une réforme peut apporter un soulagement politique immédiat. Mais cela ne gèle ni le vieillissement démographique, ni l’augmentation du nombre de retraités, ni les engagements futurs du système.
Une démocratie responsable doit pouvoir protéger les personnes vulnérables tout en regardant les réalités économiques en face.
On peut discuter des modalités d’une réforme. On peut contester son rythme, ses injustices ou l’insuffisance de ses mesures d’accompagnement. Mais promettre de réduire l’âge de départ sans présenter un financement crédible revient à transformer une promesse électorale actuelle en dette pour les citoyens de demain.
G. Kapayo, ce 11 septembre 2026,Mainz, Allemagne.
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