Numériser les paiements publics pour combattre la corruption en RDC par Guy Kapayo

 



Numériser les paiements publics pour combattre la corruption en RDC

La technologie ne remplacera jamais la volonté politique

Par A.G. Kapayo — Mainz, Allemagne, le 10 septembre 2026

La corruption en République démocratique du Congo ne se limite pas aux détournements spectaculaires révélés occasionnellement par la presse. Elle intervient aussi quotidiennement dans les rapports entre les citoyens et l’administration : paiement d’une taxe, obtention d’un document officiel, passage à la douane, règlement d’une amende ou versement d’une recette publique.

Lorsque l’argent liquide passe directement de la main du citoyen à celle d’un agent public, la transaction devient difficile à contrôler. Une partie de la recette peut disparaître avant d’atteindre le Trésor.

La numérisation permettrait de fermer cette première porte.

Le principe : aucun paiement public en espèces

Le citoyen devrait pouvoir payer une taxe, une amende, un passeport ou tout autre service public au moyen du Mobile Money, d’une application officielle, d’une carte bancaire ou d’un guichet électronique agréé.

La somme serait immédiatement transférée vers le compte du Trésor public, sans transiter par la caisse personnelle d’un fonctionnaire.

Chaque transaction produirait automatiquement plusieurs informations :

  • l’identité ou le numéro du payeur ;

  • le service public concerné ;

  • le montant exigé et le montant versé ;

  • la date et l’heure du paiement ;

  • l’identité numérique de l’agent ayant validé l’opération ;

  • la destination finale de la recette.

La règle devient alors simple : aucun paiement sans reçu numérique et aucun reçu sans inscription dans les comptes du Trésor.

Peut-on réduire la corruption de 50 à 60 % ?

Une diminution de 50 à 60 % pourrait être proposée comme objectif politique mesurable, particulièrement pour la petite corruption liée aux encaissements administratifs. Elle ne doit cependant pas être présentée comme une garantie scientifique valable pour l’ensemble de la corruption congolaise.

La numérisation peut réduire :

  • le vol direct des recettes ;

  • les fausses quittances ;

  • la modification arbitraire des montants ;

  • les paiements sans preuve ;

  • certains agents ou bénéficiaires fictifs ;

  • les doubles paiements.

Elle ne supprime pas automatiquement la surfacturation des marchés publics, le favoritisme, les sociétés-écrans, les commissions occultes ni la corruption judiciaire.

Après le fonctionnaire corrompu, le risque du manipulateur numérique

La disparition de l’argent liquide ne signifie pas la disparition de la corruption. Les réseaux bénéficiaires du système peuvent chercher à contrôler les informaticiens, créer de faux comptes, modifier les fichiers, effacer des opérations ou attribuer les contrats technologiques à leurs proches.

La RDC devrait donc construire une architecture dans laquelle aucune personne ne peut modifier seule une transaction.

Cela exige notamment :

  1. un compte unique du Trésor à la Banque centrale ;

  2. une identité numérique sécurisée pour chaque agent autorisé ;

  3. une séparation entre celui qui ordonne, celui qui exécute et celui qui contrôle ;

  4. un journal informatique inaltérable conservant chaque intervention ;

  5. des sauvegardes hébergées dans plusieurs sites sécurisés ;

  6. des audits indépendants et réguliers ;

  7. la publication mensuelle des recettes par administration et par province ;

  8. une autorité de cybersécurité indépendante du gouvernement ;

  9. la protection des lanceurs d’alerte ;

  10. des sanctions judiciaires effectives contre les agents publics, dirigeants et pirates informatiques impliqués.

La technologie devrait également rester accessible aux citoyens sans smartphone, sans compte bancaire ou vivant dans des zones privées d’électricité et d’Internet.

La comparaison entre la Guinée et la RDC

Après cinq années de pouvoir de Mamadi Doumbouya, la Guinée présente des réalisations visibles, notamment autour du gigantesque projet minier de Simandou et de ses infrastructures ferroviaires et portuaires. Les premières exportations ont commencé à la fin de 2025. Reuters

Votre comparaison avec Félix Tshisekedi peut donc servir à poser une question légitime : pourquoi des pays africains disposant de ressources beaucoup plus limitées parviennent-ils à matérialiser certains projets tandis que la RDC peine à transformer ses immenses richesses en services publics ?

Il faut néanmoins éviter d’idéaliser le régime guinéen. Doumbouya est arrivé au pouvoir par un coup d’État en septembre 2021 et son gouvernement a été accusé de réprimer l’opposition, de limiter les manifestations et de retarder le retour à l’ordre démocratique. Human Rights Watch

Une administration peut donc construire des routes ou imposer davantage d’ordre tout en affaiblissant les libertés publiques. L’efficacité administrative ne suffit pas à constituer un État de droit.

Pourquoi la volonté politique demeure décisive

Le principal obstacle en RDC n’est probablement pas l’absence de technologie. Le pays dispose déjà du Mobile Money, d’opérateurs de télécommunications, de banques, d’informaticiens et d’une banque centrale.

Le véritable obstacle est politique : un gouvernement acceptera-t-il que chaque recette soit traçable, que les données soient accessibles aux auditeurs et que ses propres collaborateurs soient sanctionnés ?

La réponse actuelle peut légitimement inspirer le pessimisme. Mais une réforme nationale devrait néanmoins être préparée dès maintenant par les économistes, informaticiens, juristes, organisations citoyennes et membres de la diaspora. Des expériences pilotes pourraient commencer dans une province, un poste douanier ou un service administratif, sans attendre la transformation complète de l’État.

L’épidémie actuelle d’Ebola illustre également les conséquences de la faiblesse institutionnelle. L’OMS confirme avoir intensifié son soutien aux autorités congolaises, tandis que le manque de personnel, de financement et de capacités opérationnelles entrave la riposte. Organisation mondiale de la santé

Conclusion

La numérisation ne constitue pas une baguette magique. Elle peut néanmoins transformer la corruption en une opération plus difficile, plus visible et plus risquée.

Mais aucune application ne peut remplacer le courage politique. Un système numérique anticorruption ne fonctionnera que si les dirigeants acceptent trois principes :

Chaque paiement doit laisser une trace. Chaque responsable doit pouvoir être contrôlé. Chaque détournement doit être sanctionné, quelle que soit la position de son auteur.

La question fondamentale n’est donc pas de savoir si la RDC possède la technologie nécessaire. Elle est de savoir si elle disposera d’un pouvoir politique suffisamment déterminé pour l’utiliser contre la corruption — y compris contre la corruption provenant de son propre entourage.

A.G. Kapayo
Mainz, Allemagne — 10 septembre 2026


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