L’intelligence artificielle éliminera-t-elle l’humanité ? par Guy Kapayo
Réponse au catastrophisme technologique de Luc Ferry
Par A.G. Kapayo
Mainz, Allemagne — 12.septembre 2026
L’intelligence artificielle provoque deux réactions opposées. Pour les uns, elle constitue l’instrument le plus puissant jamais créé pour augmenter les capacités humaines. Pour les autres, elle annonce la disparition du travail, la perte de contrôle de nos sociétés et, dans sa version la plus radicale, l’élimination de l’humanité.
Le philosophe et ancien ministre français de l’Éducation nationale Luc Ferry fait partie des intellectuels qui prennent très au sérieux les conséquences potentiellement destructrices de l’IA. Cette inquiétude mérite d’être entendue. Mais transformer un risque possible en destin inévitable conduit à sous-estimer le véritable moteur de l’histoire humaine : notre capacité d’apprentissage culturel cumulatif, de coopération à grande échelle et d’adaptation institutionnelle.
L’IA n’est pas une puissance apparue en dehors de l’humanité. Elle est une nouvelle manifestation de notre intelligence collective.
L’IA n’est pas toute la connaissance humaine, mais elle en est une puissante condensation
Il serait excessif de définir l’intelligence artificielle comme une bibliothèque contenant toutes les connaissances produites depuis Néandertal ou Cro-Magnon. Une partie considérable de l’expérience humaine n’a jamais été écrite, enregistrée ou numérisée. Les savoirs corporels, les traditions orales, les connaissances locales et une multitude de documents restent absents des données d’entraînement.
Les systèmes d’IA ne « connaissent » pas non plus le monde comme le connaît un être humain (Yann Le Cun et “les modèles du monde”). Ils apprennent des régularités présentes dans des textes, des images, des sons, des programmes informatiques et d’autres données. Ils peuvent ainsi recomposer et mobiliser une immense portion des traces numériques de notre civilisation.(Yann LeCun a cofondé la start-up AMI Labs comme approche alternative)
L’IA représente donc moins une bibliothèque exhaustive qu’une machine de synthèse construite à partir d’une partie considérable du patrimoine intellectuel humain.
Elle constitue, à ce titre, une nouvelle étape de la science cumulative.
Albert Einstein n’a pas créé la relativité à partir du néant. Il s’est appuyé sur Newton, Maxwell, Lorentz, Riemann et sur plusieurs siècles de développement des mathématiques et de la physique. De même, les systèmes contemporains d’IA résultent des travaux accumulés par des milliers de mathématiciens, informaticiens, ingénieurs, linguistes et spécialistes des sciences cognitives depuis les années 1950.
La triple transformation : bipédie, main et cerveau
La trajectoire humaine s’explique d’abord par une combinaison de transformations biologiques et environnementales.
La bipédie a progressivement libéré les mains de la locomotion. Nos ancêtres ont pu transporter des ressources, fabriquer des outils et transformer plus précisément leur environnement. Mais la main seule n’aurait pas suffi. Elle a évolué en interaction avec le cerveau, la perception, l’apprentissage social et les nécessités de la vie collective.
Le cerveau humain est également un organe particulièrement coûteux : chez l’adulte, il représente environ 2 % du poids du corps, mais consomme approximativement 20 % de son énergie au repos. L’amélioration de la qualité de l’alimentation et la maîtrise du feu ont probablement contribué à rendre possible cet investissement énergétique exceptionnel.
La cuisson facilite la mastication et la digestion et augmente l’énergie accessible dans certains aliments. Toutefois, l’hypothèse selon laquelle elle aurait directement provoqué la réduction du système digestif et l’expansion du cerveau reste débattue. Il faut donc la présenter comme une hypothèse scientifique importante, non comme une certitude définitivement établie.
Enfin, la plasticité neuronale permet au cerveau humain de modifier ses connexions en fonction de l’expérience et de l’apprentissage. Mais ce potentiel biologique ne produit pas automatiquement un Einstein. Pour devenir véritablement puissant, il doit rencontrer une culture déjà riche en connaissances, des institutions éducatives et d’autres êtres humains.
Le véritable super-pouvoir humain : l’effet cliquet
De nombreux animaux utilisent des outils et transmettent des comportements. Les chimpanzés, les corbeaux, les dauphins et d’autres espèces possèdent des formes remarquables d’intelligence sociale.
La différence humaine réside surtout dans l’ampleur de la culture cumulative.
Les anthropologues parlent d’« effet cliquet » : une innovation peut être conservée, enseignée, améliorée et transmise à la génération suivante. Comme un mécanisme qui empêche une roue de revenir complètement en arrière, la culture humaine permet aux découvertes de survivre à leurs inventeurs.
Un enfant n’a pas besoin de redécouvrir le feu, l’écriture, le zéro, l’imprimerie ou l’électricité. Il commence son apprentissage là où les générations précédentes se sont arrêtées.
C’est cette accumulation qui transforme un potentiel biologique individuel en puissance civilisationnelle. Le génie n’est jamais totalement solitaire. Même les personnes les plus créatives travaillent au sommet d’une pyramide de connaissances bâtie par des générations d’inconnus.
L’intelligence artificielle s’inscrit dans ce mécanisme. Elle pourrait même accélérer l’effet cliquet en facilitant la conservation, la traduction, la comparaison et la diffusion des connaissances.
Le cerveau collectif et la coopération de masse
Un humain isolé dans la savane reste un primate physiquement vulnérable. Notre domination écologique ne vient ni de nos griffes, ni de notre vitesse, ni de notre force musculaire. Elle vient de notre capacité à coordonner nos cerveaux.
Le langage articulé permet de transmettre des informations complexes. Les institutions permettent de stabiliser la coopération. Les lois, les monnaies, les entreprises, les universités, les États et les communautés scientifiques organisent l’action de personnes qui ne se connaissent pas personnellement.
L’entreprise “SpaceX” n’est pas la création d’un cerveau solitaire. Elon Musk joue un rôle entrepreneurial et stratégique, mais les fusées sont conçues, testées et produites par des milliers d’ingénieurs, techniciens, fournisseurs, chercheurs, investisseurs et institutions publiques. Elles reposent également sur des décennies de recherche spatiale financée collectivement (La Nasa, Le complexe militaro-industriel US; La DARPA).
Il en va de même pour l’intelligence artificielle. Alan Turing, John McCarthy, Marvin Minsky, Geoffrey Hinton, Yann LeCun et Yoshua Bengio représentent quelques figures importantes d’une histoire infiniment plus collective. Les progrès actuels dépendent des universités, des laboratoires, des producteurs de semi-conducteurs, des centres de données et de millions de contributeurs humains.
Les « hivers de l’IA », pendant lesquels les investissements et l’enthousiasme se sont réduits, n’ont pas supprimé ce savoir. Les recherches ont repris sur des fondations conservées par la communauté scientifique. Voilà encore l’effet cliquet à l’œuvre.
Pourquoi le catastrophisme ne constitue pas une démonstration scientifique ?
Reconnaître la capacité d’adaptation humaine ne signifie pas nier les risques.
Une IA mal conçue ou mal utilisée peut faciliter la désinformation, la surveillance, la fraude, les cyberattaques et la concentration économique. Des systèmes progressivement plus autonomes pourraient également produire des comportements difficiles à anticiper. Ces problèmes justifient la recherche sur la sûreté, les évaluations indépendantes et des règles internationales.
Mais l’existence d’un danger ne prouve pas que la catastrophe soit inévitable.!!!
Entre « l’IA ne présente aucun risque » et « l’IA éliminera l’humanité », il existe un immense espace pour l’action humaine : réglementation, limitation de certains usages, contrôle des infrastructures, audits, amélioration des modèles, formation professionnelle et coopération entre États.
Surtout, les machines ne se déploient pas seules. Elles dépendent d’électricité, de réseaux, de centres de données, de chaînes logistiques, de financements et d’autorisations humaines. Leur pouvoir réel dépend autant des institutions qui les utilisent que de leurs performances informatiques.
Notre intelligence collective ne constitue pas une garantie absolue. L’histoire montre que les humains peuvent commettre des erreurs collectives. Elle montre également qu’ils peuvent apprendre des accidents, construire des normes et corriger leurs technologies.
L’IA supprimera des tâches, transformera des métiers et en créera d’autres
Le débat sur l’emploi exige également de distinguer une tâche d’un métier.
Un métier est généralement composé de nombreuses tâches : certaines sont routinières et automatisables, tandis que d’autres nécessitent une responsabilité juridique, une interaction humaine, une connaissance du terrain, un jugement ou une coordination sociale.
L’IA peut donc supprimer une partie du contenu d’un emploi sans supprimer nécessairement le métier entier. Elle peut aussi rendre un travailleur plus productif et faire apparaître de nouvelles activités.
L’OCDE estime que 27 % des emplois se trouvent dans des professions fortement exposées à l’automatisation lorsqu’on considère l’ensemble des technologies automatisées. Elle précise cependant qu’il était encore trop tôt pour observer une diminution générale de la demande de travail causée par l’IA et que les travailleurs hautement qualifiés, pourtant fortement exposés, avaient jusqu’alors enregistré des gains d’emploi relatifs. L’OCDE distingue ainsi exposition, transformation et disparition effective des emplois.
L’Organisation internationale du travail insiste également sur la transformation des professions plutôt que sur une substitution automatique de tous les travailleurs. Son analyse mondiale de l’IA générative et de l’emploi montre que l’exposition varie fortement selon les métiers, les pays et le niveau de développement.
Personne ne peut aujourd’hui calculer avec certitude le solde final des emplois créés et détruits. Il serait aussi peu scientifique d’annoncer une abondance automatique que de déclarer d’avance que les créations seront insignifiantes.
L’issue dépendra de nos décisions : vitesse d’adoption, formation, partage des gains de productivité, politiques industrielles, protection sociale et création de nouveaux marchés.
Le véritable risque économique n’est peut-être pas l’absence totale de travail, mais une transition trop rapide et inégalitaire, dans laquelle les gains seraient concentrés entre quelques entreprises (Open AI, Microsoft, Google etc) pendant que des millions de travailleurs supporteraient seuls les coûts d’adaptation.
Le pragmatisme technologique ne doit pas exclure la gouvernance
L’approche chinoise est souvent perçue comme plus pragmatique : un problème créé par la technologie doit pouvoir recevoir une réponse technologique. Cette confiance dans l’ingénierie possède une réelle force. Des outils techniques peuvent améliorer la traçabilité, la cybersécurité, la vérification des contenus et le contrôle des systèmes d’IA.
Cependant, aucune solution technique n’est complètement indépendante du pouvoir politique et des valeurs sociales. Une technologie de contrôle peut protéger la population, mais également devenir un instrument de surveillance. La bonne réponse doit donc associer innovation technologique et institutions responsables.
Le pragmatisme ne consiste pas à croire aveuglément que la technologie résoudra tout. Il consiste à expérimenter, mesurer les résultats, reconnaître les erreurs et corriger rapidement les systèmes.
Conclusion : l’IA n’est pas la fin du cerveau collectif, mais son nouveau défi
Luc Ferry a raison de rappeler que l’intelligence artificielle bouleversera profondément le travail et la société. Il serait irresponsable de traiter toute inquiétude comme une simple peur du progrès.
Mais prédire que l’IA éliminera nécessairement l’humanité ou rendra presque tout travail humain inutile revient à transformer une hypothèse en prophétie.
L’histoire de notre espèce montre autre chose. Depuis les premiers outils jusqu’aux ordinateurs, l’être humain progresse en accumulant les connaissances, en coopérant avec des inconnus et en adaptant ses institutions. L’IA est elle-même le produit de cette trajectoire.
Le plus grand avantage de l’humanité n’est pas le cerveau d’un individu exceptionnel. C’est la capacité de millions de cerveaux à apprendre les uns des autres, à conserver leurs découvertes et à poursuivre collectivement un but abstrait.
Nous ne devons donc choisir ni l’insouciance technologique ni la paralysie catastrophiste.
Nous devons gouverner l’IA, distribuer ses bénéfices, protéger ceux dont les métiers seront transformés et utiliser notre intelligence collective pour renforcer le contrôle humain.
L’intelligence artificielle ne marque pas nécessairement la défaite de l’humanité. Elle constitue peut-être le test le plus exigeant jamais imposé à son véritable super-pouvoir : le cerveau collectif.
Un élément intéressant renforce même votre réponse : en 2017, Luc Ferry déclarait que l’IA supprimerait des tâches, mais pas nécessairement les emplois. Si sa position a changé depuis, cette évolution intellectuelle mériterait un paragraphe spécifique, à condition de disposer de la vidéo, du texte ou de la citation exacte.
Bonne journée à notre cerveau collectif. La démission d’une génie (Jacob Coxon, un chercheur en IA de 27 ans d’Anthropic en Septembre 2026 ) ne doit pas nous glisser dans la panique générale …de la modération (Geoffrey Hinton, prix Nobel et génie absolu de l’IA avait quitté Google en 2023 pour alerter sur les risques d’extinction de l’humanité)...nous sommes en septembre 2026 et le monde continue à fonctionner.
Jacob Coxon s’inscrit dans une longue liste de cerveaux de l’IA ayant fui les laboratoires par peur des dérives, nous pouvons citer:
Geoffrey Hinton (2023) Le père du Deep Llearning parti de Google
Ilya Sutskever & Jan Leike (2024),cofondateur et responsable de la sécurité d’Open AI.
Daniel Kokotajlo (2024), Chercheur chez OpeinAI ayant abandonné une prime de plusieurs millions de dollars pour refuser une clause de silence et dénoncer la course à la superintelligence.
Commentaires