L'avantage exorbitant que Donald Trump refuse de voir par Guy Kapayo
OTAN, pétrodollars, bons du Trésor et puissance financière américaine
Par A.G.Kapayo | Mainz, Allemagne | 16 septembre 2026
Donald Trump présente volontiers les alliances, les bases militaires et la protection des routes maritimes comme des charges que les partenaires des États-Unis devraient rembourser. Cette lecture oublie l'essentiel : l'ordre international entretenu par Washington produit aussi un rendement financier exceptionnel. Il soutient la demande mondiale de dollars, facilite le placement des bons du Trésor et permet aux États-Unis de financer à moindre coût leur dette, leur recherche et leur puissance technologique.
1.Le paradoxe américain
Lorsqu'un comptable examine une base militaire américaine en Europe ou en Asie, il voit des soldats, des équipements et des crédits budgétaires. Lorsqu'un stratège examine la même base, il voit une alliance, un accès logistique, une capacité de dissuasion et un signal de stabilité. L'analyse devient encore plus complète lorsqu'un économiste y ajoute une troisième dimension : cette architecture sécuritaire contribue à la crédibilité de l'ordre financier dominé par le dollar.
Ma critique principale de Donald Trump part de ce décalage. Sa méthode transactionnelle tend à isoler les coûts immédiatement visibles : combien l'OTAN coûte-t-elle aux États-Unis ? Combien les alliés consacrent-ils à leur défense ? Pourquoi l'Amérique protégerait-elle les voies maritimes utilisées par les hydrocarbures et les marchandises du monde entier ? Ces questions sont légitimes, mais elles deviennent trompeuses lorsqu'elles ne sont pas accompagnées d'une autre question : combien cette architecture rapporte-t-elle aux États-Unis ?
2.Le grand troc géopolitique construit après 1945
Après la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis ont organisé un système dans lequel leur puissance militaire et leur monnaie se renforçaient mutuellement. Washington protégeait ses alliés, sécurisait les grandes routes maritimes et offrait une monnaie utilisable dans les échanges internationaux. En retour, les gouvernements, les banques centrales, les banques commerciales et les investisseurs détenaient des dollars et achetaient des titres américains.
Ce pacte n'a jamais été résumé dans un contrat unique signé par le monde entier. Il fonctionnait comme une architecture d'incitations. Plus le commerce était facturé en dollars, plus les agents économiques avaient besoin de dollars. Plus ils détenaient de dollars, plus ils recherchaient des actifs sûrs et liquides dans lesquels les placer. Le marché des bons du Trésor américain, immense et facilement négociable, répondait à cette demande.
3.Les pétrodollars et la contrainte sans obligation écrite
La coopération entre Washington et Riyad dans les années 1970 a renforcé ce système. Le pétrole était déjà largement coté en dollars, mais les relations sécuritaires et financières entre les États-Unis et l'Arabie saoudite ont consolidé le recyclage des excédents pétroliers vers les actifs américains.
Aucun texte universel n'obligeait formellement chaque État à conserver ses réserves en dollars. La réalité géopolitique créait toutefois une contrainte fonctionnelle. Pour importer du pétrole, régler des marchandises, intervenir sur les marchés des changes ou disposer de liquidités en période de crise, un gouvernement raisonnable avait intérêt à détenir des dollars. La liberté juridique existait ; la structure économique rendait cependant le dollar difficilement contournable.
Le circuit était simple : les pays importateurs acquéraient des dollars pour payer l'énergie ; les producteurs accumulaient des recettes en dollars ; une partie de ces recettes revenait vers les marchés financiers américains, notamment sous forme de bons du Trésor. Les États-Unis récupéraient ainsi une partie des dollars émis et finançaient leurs besoins à des conditions avantageuses.
4.La répression financière et la réduction de la dette
À la sortie de la guerre, le ratio de la dette fédérale américaine au PIB atteignait un niveau historique. Sa diminution au cours des décennies suivantes ne peut pas être attribuée à une seule cause. La forte croissance du PIB réel, les excédents budgétaires de certaines années, l'inflation et les taux d'intérêt réels faibles ou négatifs ont tous joué un rôle.
La répression financière complétait ce dispositif. Elle désigne un ensemble de politiques et de réglementations qui orientent l'épargne vers la dette publique et maintiennent son rendement réel sous le taux de croissance ou sous l'inflation. Lorsque le taux nominal servi sur une obligation reste inférieur à l'inflation, le créancier récupère son argent, mais avec un pouvoir d'achat réduit. Une partie de la dette est ainsi liquidée discrètement.
Il serait excessif d'affirmer que le reste du monde a payé seul la dette américaine : les épargnants, les banques et les institutions américaines ont également supporté ce prélèvement. Mais le statut international du dollar a élargi l'assiette de cette taxe invisible bien au-delà des frontières des États-Unis. Les détenteurs étrangers de dollars et de Treasuries ont participé au financement du système.
5.Les Treasuries et la puissance des HQLA
Après la crise financière mondiale, les règles prudentielles ont renforcé la demande d'actifs liquides de haute qualité, les HQLA. Ces règles n'ordonnent pas à toutes les banques du monde d'acheter exclusivement des bons du Trésor américain. Elles favorisent néanmoins les titres considérés comme sûrs, liquides et rapidement mobilisables.
Les Treasuries possèdent précisément ces qualités à une échelle qu'aucun autre marché souverain n'offre entièrement : volume considérable, transactions continues, nombreux acheteurs et possibilité de servir de garantie. La réglementation financière, la centralité du dollar et la profondeur du marché américain se renforcent donc mutuellement. Cette demande structurelle contribue à réduire la prime que les États-Unis doivent offrir pour emprunter.
6.Un privilège qui finance aussi la recherche et l'innovation
L'avantage exorbitant ne doit pas être réduit à la consommation ou aux déficits. Emprunter dans sa propre monnaie, sur le marché obligataire le plus profond du monde, donne également à l'État américain une capacité exceptionnelle de financer des investissements de long terme : universités, laboratoires, défense, espace, infrastructures scientifiques et recherche fondamentale.
La croissance américaine ne provient évidemment pas seulement du dollar. Elle repose aussi sur les entreprises, les universités, l'immigration qualifiée, la concurrence, le capital-risque et une culture de l'innovation. Mais le financement relativement favorable de l'État a permis d'entretenir l'écosystème public dont une partie des innovations privées est issue. Internet, le GPS et de nombreuses technologies avancées rappellent que la puissance scientifique américaine est aussi le produit d'investissements publics patients.
7.L'erreur comptable de Donald Trump
Donald Trump applique aux alliances une logique de négociation bilatérale : chaque partenaire doit payer davantage, chaque engagement doit produire un gain immédiatement identifiable et chaque dispositif déficitaire doit être renégocié. Cette méthode peut obtenir des concessions à court terme. Elle devient dangereuse lorsqu'elle traite l'ordre mondial comme un portefeuille d'immeubles dont il suffirait de réduire les frais d'entretien.
Une alliance peut paraître coûteuse dans le budget du Pentagone tout en étant rentable pour le Trésor, les entreprises américaines et la puissance diplomatique du pays. Les bases extérieures ne sont pas seulement des dépenses. Elles permettent l'accès aux territoires alliés, soutiennent les ventes d'armes, sécurisent les flux commerciaux et confortent l'idée que les États-Unis restent le garant ultime du système.
De la même manière, protéger une route maritime ne profite pas seulement au navire étranger qui l'emprunte. Cette protection consolide un ordre commercial dans lequel le financement, l'assurance, les matières premières et les réserves sont largement organisés autour du dollar. Le bénéfice est diffus, indirect et difficile à inscrire sur une seule ligne budgétaire ; il n'en est pas moins considérable.
8.Le risque d'une dédollarisation progressive
Le dollar ne disparaîtra pas automatiquement parce qu'un président critique ses alliés. Les alternatives restent fragmentées : l'euro ne dispose pas d'un marché obligataire fédéral comparable ; le renminbi demeure soumis au contrôle des capitaux ; l'or est peu pratique pour régler les échanges ; les cryptoactifs restent trop volatils pour remplacer une grande monnaie de réserve.
Le danger est plus lent. Si les partenaires jugent la protection américaine moins fiable, si les sanctions financières sont utilisées sans retenue ou si les décisions de Washington deviennent imprévisibles, ils chercheront progressivement à diversifier leurs réserves, leurs circuits de paiement et leurs relations commerciales. Chaque mouvement peut paraître limité. Leur accumulation peut réduire la demande marginale de dollars et augmenter, à terme, le coût de financement des États-Unis.
9.Conclusion
L'hégémonie américaine a un coût visible et des bénéfices invisibles. Donald Trump met en lumière le premier et sous-estime les seconds. Il demande aux alliés ce qu'ils paient pour leur sécurité, sans mesurer pleinement ce que leur confiance apporte au dollar, au marché des Treasuries et à la capacité d'emprunt des États-Unis.
Mon propos n'est pas de prétendre que les partenaires doivent rester passifs, ni que le dollar conservera éternellement sa position. Il consiste à rappeler une règle de stratégie : on ne peut séparer durablement une monnaie mondiale de l'ordre politique et sécuritaire qui la soutient.
En voulant économiser sur la maintenance de cet ordre, Washington risque d'affaiblir l'actif le plus rentable qu'il possède. Trump compte les soldats, les missiles et les contributions à l'OTAN. Mais il oublie le rendement systémique de ces dépenses : la faculté unique des États-Unis d'émettre la monnaie que le monde utilise, épargne et prête de nouveau à l'Amérique.
10.Repères documentaires
Carmen M. Reinhart et M. Belen Sbrancia, The Liquidation of Government Debt, FMI, 2011
Federal Reserve, The International Role of the U.S. Dollar, édition 2025
Federal Reserve Bank of St. Louis, Why Is the U.S. Dollar the World's Dominant Reserve Currency?
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