Trump n’a pas perdu le Groenland : il a changé les règles du jeu par Guy Kapayo

 


Trump n’a pas perdu le Groenland : il a changé les règles du jeu

Auteur : Alimasi G. Kapayo
Champ d’analyse : Géopolitique – Sécurité internationale – Arctique
Mots-clés : Groenland, États-Unis, extra-territorialité, souveraineté fonctionnelle, Arctique

Résumé exécutif             Dimanche 1. Feb. 2026

L’épisode diplomatique relatif au Groenland, souvent présenté dans la presse européenne comme un échec stratégique de Donald Trump, constitue en réalité une reconfiguration silencieuse mais profonde des modalités de souveraineté dans l’Arctique.

Renonçant à une acquisition territoriale formelle politiquement irréaliste, l’administration américaine a déplacé le centre de gravité stratégique vers un contrôle fonctionnel, juridique et militaire, fondé sur l’extension de prérogatives déjà existantes.
Cette stratégie s’inscrit dans une continuité historique et juridique, reposant notamment sur l’accord de défense de 1951 entre les États-Unis et le Danemark.

L’Europe et le Danemark ont obtenu une victoire symbolique et narrative. Les États-Unis, quant à eux, ont consolidé un avantage géopolitique structurel et durable.

I. Souveraineté formelle contre souveraineté effective

La lecture dominante en Europe repose sur une conception classique, westphalienne, de la souveraineté : intégrité territoriale, reconnaissance juridique et autorité politique formelle.

Or, dans les espaces stratégiques contemporains — Arctique, espace extra-atmosphérique, cyberespace — la souveraineté se définit de plus en plus par la capacité effective d’action, et non par la propriété nominale du territoire.

Dans le cas du Groenland :

  • aucun accord militaire n’a été dénoncé,

  • aucune base américaine n’a été fermée,

  • aucune immunité juridique n’a été remise en cause.

La souveraineté danoise demeure juridiquement intacte, mais fonctionnellement contrainte.

II. La rationalité stratégique de l’approche américaine

L’analyse développée par Alain Bauer (Professeur en criminologie et auteur de plusieurs ouvrages en géopolitique ) met en évidence la cohérence de la méthode Trump, souvent sous-estimée en Europe.
Loin de l’improvisation, cette méthode repose sur une coercition négociée, articulée autour de trois leviers :

  1. une annonce maximaliste à forte charge symbolique (l’achat du Groenland) ;

  2. une pression économique et diplomatique crédible ;

  3. un objectif réel dissimulé : la renégociation du cadre opérationnel existant.

L’achat du territoire n’a jamais constitué un objectif stratégique en soi, mais un instrument de déplacement du cadre de négociation.

III. Le socle juridique : l’accord de défense de 1951

L’Accord relatif à la défense du Groenland (1951) constitue le fondement juridique de la présence américaine. Il confère aux États-Unis :

  • une juridiction pénale exclusive sur leur personnel civil et militaire ;

  • une liberté totale de circulation terrestre, maritime et aérienne ;

  • un contrôle opérationnel exclusif des zones de défense, notamment autour de Pituffik (ex-Thule).

Ces dispositions rapprochent ces zones non d’une base militaire étrangère classique, mais d’un espace sous souveraineté fonctionnelle américaine.

L’accord d’Igaliku de 2004, intégrant le gouvernement groenlandais dans les consultations, n’a nullement remis en cause cette architecture fondamentale.

IV. Le précédent chypriote : souveraineté sans annexion

Le modèle des Sovereign Base Areas britanniques à Chypre constitue un précédent central. Ces zones :

  • relèvent juridiquement du Royaume-Uni ;

  • disposent de leur propre administration, police et tribunaux ;

  • fonctionnent indépendamment de l’État chypriote.

Ce modèle démontre qu’une puissance militaire peut exercer une souveraineté territoriale durable sans annexion formelle ni intégration politique.
Il sert aujourd’hui de référence fonctionnelle implicite à la stratégie américaine au Groenland.

V. L’Arctique comme espace stratégique systémique

Le Groenland est devenu un nœud stratégique global, situé à l’intersection de :

  • la défense antimissile et spatiale nord-américaine ;

  • les nouvelles routes maritimes arctiques (« corridor nord ») ;

  • l’accès aux ressources critiques (terres rares, minéraux stratégiques) ;

  • la rivalité croissante entre les États-Unis, la Russie et la Chine.

Dans ce contexte, la sécurisation autonome de cet espace constitue pour Washington un intérêt vital, non négociable.

VI. Une asymétrie structurelle irréductible

Malgré la fermeté politique affichée, le Danemark et le Groenland ne disposent pas d’une autonomie stratégique complète :

  • dépendance militaire vis-à-vis de l’OTAN ;

  • capacités technologiques limitées ;

  • forte vulnérabilité financière du Groenland.

Dans ces conditions, les États-Unis peuvent imposer une annexion fonctionnelle progressive par :

  • l’extension administrative des zones militaires ;

  • le contrôle sécuritaire des infrastructures civiles ;

  • le filtrage des investissements étrangers.

Ce processus est juridiquement défendable, politiquement discret et largement irréversible.


Conclusion – La souveraineté à l’ère post-territoriale

L’épisode du Groenland illustre une mutation profonde de la géopolitique contemporaine.
La souveraineté ne se définit plus par la possession du territoire, mais par la capacité exclusive d’y décider, d’y circuler et d’y projeter la puissance.

Les États européens raisonnent encore principalement en termes de frontières.
Les États-Unis raisonnent en termes de systèmes de contrôle, de flux et de profondeur stratégique.

À ce titre, le Groenland est déjà, pour une large part, intégré à l’architecture sécuritaire américaine, indépendamment de toute cession territoriale formelle.


Bibliographie académique et juridique

Sources juridiques et documents officiels

  • Agreement Relating to the Defense of Greenland, États-Unis – Royaume du Danemark, 1951.

  • Igaliku Agreement, Gouvernement du Danemark, Gouvernement du Groenland, Gouvernement des États-Unis, 2004.

  • Greenland Self-Government Act, Act No. 473, Royaume du Danemark, 2009.

  • North Atlantic Treaty, OTAN, 1949.

  • United Nations Convention on the Law of the Sea (UNCLOS), 1982.

Ouvrages et articles académiques

  • Agnew, J. Hegemony: The New Shape of Global Power. Temple University Press, 2005.

  • Elden, S. The Birth of Territory. University of Chicago Press, 2013.

  • Krasner, S. D. Sovereignty: Organized Hypocrisy. Princeton University Press, 1999.

  • Mearsheimer, J. J. The Tragedy of Great Power Politics. W.W. Norton, 2001.

  • Byers, M. International Law and the Arctic. Cambridge University Press, 2013.

  • Strandsbjerg, J. “Territory, Globalization and the Arctic”, Geopolitics, 2012.

Bases militaires et extra-territorialité

  • Cooley, A. Base Politics. Cornell University Press, 2008.

  • Vine, D. Base Nation. Metropolitan Books, 2015.

  • Shaw, M. N. International Law. Cambridge University Press, 2017.

Rapports de Think Tanks

  • RAND Corporation, Arctic Security and U.S. Strategy, 2020.

  • IISS, Arctic Security Dynamics, 2022.

  • CSIS, The Geopolitics of the Arctic, 2021.

  • SWP, The Arctic: Geopolitical Competition and Strategic Stability, 2023.

  • NATO Defence College, NATO and the High North, 2022.


Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Liberation Day ou Isolation Day ? Le tournant du monde après Trump »

La Résilience : de l’africain, de l’asiatique et de l’occidental par Guy Kapayo

La mort lente des diplômés rigides : entre illusion académique et réalité algorithmique par Guy Kapayo