États-nœuds contre empires militaires : la nouvelle carte du pouvoir mondial
De la géopolitique des stocks à la géofinance des flux
Auteur : Alimasi. Guy. Kapayo
Think Tank – Géopolitique & Économie politique internationale
Date : janvier 2026
Résumé
La puissance internationale a longtemps été conceptualisée comme la capacité d’un État à contrôler un territoire, des ressources et des forces armées. Cette approche, héritée des empires classiques et prolongée au XXᵉ siècle par les grandes puissances industrielles, repose sur une logique de stocks : stocks de capital, de ressources, de population et de force militaire.
Or, au XXIᵉ siècle, cette conception est progressivement remise en cause par l’émergence d’un nouveau paradigme de puissance fondé non plus sur la domination territoriale, mais sur le contrôle des flux financiers, juridiques, logistiques et informationnels.
Cette contribution défend la thèse selon laquelle les États-Unis, malgré leur supériorité militaire apparente, subissent une fragilisation structurelle liée au coût croissant du hard power et à l’érosion de la centralité du dollar. À l’inverse, des États de taille modeste — qualifiés ici d’États-nœuds — ont développé une forme de puissance discrète mais décisive en se positionnant comme des points de passage indispensables des flux mondiaux.
L’article analyse ce basculement paradigmatique à travers l’évolution du système monétaire international, la stratégie chinoise d’encerclement non militaire, et l’essor de la géofinance comme nouvelle grammaire du pouvoir mondial.
Mots-clés : géopolitique, géofinance, flux, États-nœuds, dollar, Chine, hard power, soft power.
Introduction générale — La fin d’une illusion géopolitique
La déclaration du président américain Donald Trump annonçant un doublement du budget militaire à la suite d’un succès opérationnel ponctuel (la capture de Maduro au Venezuela ) illustre une constante historique : lorsque les empires sentent leur centralité remise en cause, ils réaffirment leur puissance par la force. Pourtant, loin d’être un signe de domination renouvelée, ce recours accru au hard power révèle une fragilité systémique.
Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis ont structuré un ordre international fondé sur leur supériorité industrielle, financière et militaire. Bretton Woods (1944) a consacré le dollar comme pivot du système monétaire mondial, adossé à l’or, tandis que la projection militaire garantissait la stabilité de cet ordre. Toutefois, la suspension de la convertibilité du dollar en or en 1971, suivie de la mise en place du système du pétrodollar(1974- Les accords du Roi Fayçal & Henry Kissinger. ), a transformé la nature même de la puissance américaine : celle-ci est devenue dépendante d’une confiance mondiale de plus en plus coûteuse à entretenir.
La thèse centrale de cet article est que la puissance contemporaine ne se définit plus par la capacité de coercition territoriale, mais par le contrôle des architectures de circulation.
Le monde de 2026 n’est plus dominé par les empires militaires classiques, mais par des acteurs capables d’organiser, sécuriser et orienter les flux globaux.
I. La puissance comme stock : fondements historiques du modèle impérial
1.1 Territoire, ressources et armée : la trilogie classique
Dans la tradition réaliste des relations internationales (Morgenthau, Waltz), la puissance d’un État est historiquement corrélée à :
l’étendue territoriale,
l’accès aux ressources naturelles,
la capacité militaire.
Les empires européens, puis les États-Unis, ont cherché à maximiser ces trois dimensions, considérant la conquête ou le contrôle territorial comme la clé de la richesse et de la sécurité.
1.2 L’exception américaine après 1945
L’hégémonie américaine se distingue toutefois par une innovation majeure : la monétisation de la puissance. Comme l’a montré Charles Kindleberger, l’ordre de l’après-guerre repose sur un hegemon capable de fournir des biens publics mondiaux : liquidité, sécurité, stabilité financière.
Le dollar-or devient ainsi le cœur du système, permettant aux États-Unis d’exercer une domination indirecte mais structurelle sur l’économie mondiale.
II. De Bretton Woods au pétrodollar : la financiarisation de l’hégémonie
2.1.(15.08. 1971) : la rupture fondatrice
La décision de Richard Nixon de suspendre la convertibilité du dollar en or constitue un tournant historique. Elle marque le passage d’un système fondé sur un stock tangible à un système fondé sur la crédibilité politique et militaire.
Cette transformation n’abolit pas la domination américaine ; elle la rend plus abstraite — et plus fragile.
2.2 Le pétrodollar comme solution transitoire
Les accords conclus avec l’Arabie saoudite dans les années 1970 (1974 exactement entre le roi Fayçal et Kissinger ) permettent de restaurer artificiellement la demande mondiale de dollars. L’énergie (Pétrole ) devient le nouveau socle de la domination monétaire américaine.
Cependant, ce système implique un coût croissant :
protection militaire des routes énergétiques,
multiplication des bases à l’étranger,
déficits jumeaux (budgétaire et commercial).
Comme l’a souligné Michael Hudson, l’empire américain devient progressivement un empire rentier, vivant de l’émission de dettes plutôt que de la production réelle.
III. Le hard power à rendement décroissant
3.1 Militarisation et dette publique
Le maintien de plus de 150 bases militaires dans le monde constitue une charge financière considérable. Le financement de la défense par l’endettement affaiblit paradoxalement l’instrument central de la puissance américaine : le dollar.
Nous assistons ici à un phénomène classique de rendements décroissants d’échelle de la force : chaque dollar supplémentaire investi dans l’armement génère moins de stabilité et plus de vulnérabilité macroéconomique.
3.2 L’impuissance militaire face aux risques systémiques
Les missiles ne peuvent :
stopper la fuite des capitaux,
empêcher l’érosion monétaire,
contrer les cyberattaques financières,
maintenir la confiance des investisseurs.
La puissance militaire devient ainsi largement inadaptée aux menaces contemporaines, qui sont avant tout financières, juridiques et technologiques.
IV. La Chine : une stratégie d’encerclement sans confrontation
4.1 Au-delà du “piège de Thucydide”
Contrairement aux analyses simplistes, la Chine ne cherche pas une confrontation militaire directe avec les États-Unis. Sa stratégie relève d’une guerre de position systémique.
4.2 Construire des alternatives plutôt que détruire l’ordre existant
Routes de la soie, Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures (AIIB), accords bilatéraux en monnaies locales, projets BRICS, CIPS(Cross-Border Interbank Payment System ou SWIFT-chinois) : la Chine sape la centralité américaine en multipliant les options.
Le discours américain de Donald Trump sur le Groenland illustre cette angoisse stratégique : la peur n’est pas l’invasion chinoise, mais le contournement stratégique.
V. Les États-nœuds : une nouvelle grammaire de la puissance
5.1 Définition conceptuelle de l’État-nœud ou États Pivots
Un État-nœud est un acteur qui :
ne domine pas par la force,
mais rend indispensable le passage par son territoire, son droit ou ses infrastructures.
5.2 Les quatre flux structurants
a) Flux financiers
Suisse, Luxembourg, Singapour contrôlent les circuits de la finance mondiale.
b) Flux juridiques
Common law, arbitrage international, stabilité contractuelle.
c) Flux logistiques
Ports, hubs aériens, zones franches, câbles numériques.
d) Flux de confiance
Neutralité, prévisibilité, sécurité juridique.
VI. Neutralité, crédibilité et pouvoir invisible
Ces États ont compris que la neutralité n’est pas une faiblesse, mais une ressource stratégique rare.
Ils ne contraignent pas : ils attirent.
Ils ne menacent pas : ils rassurent.
La richesse mondiale fuit l’incertitude plus vite qu’elle ne fuit la violence.
Conclusion générale — Le pouvoir appartient aux architectes de flux
Le XXIᵉ siècle marque le passage :
de la géopolitique de la conquête,
à la géofinance de la circulation.
Les empires militaires déclinent non parce qu’ils sont vaincus, mais parce qu’ils sont structurellement inadaptés à un monde fondé sur les flux immatériels.
Axiome stratégique de 2026 :
Le contrôle d’un nœud financier ou juridique vaut davantage que la possession d’un territoire périphérique (Le Groenland par exemple).
Bibliographie académique (sélective)
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