Dollar en fin de règne : cycle monétaire, guerres périphériques et affrontement USA–Chine–Russie

 


02. Jan. 2026

INTRODUCTION GÉNÉRALE

L’histoire économique mondiale révèle une régularité souvent négligée par l’analyse conjoncturelle : les monnaies dominantes ne sont jamais éternelles. Elles émergent, prospèrent, se dégradent puis cèdent leur place à mesure que la puissance réelle — productive, commerciale et géopolitique — de l’empire qui les soutient s’érode. Contrairement à l’idée d’un cycle monétaire strictement mécanique ou arbitraire, l’analyse historique de longue durée montre que la domination d’une monnaie internationale s’inscrit généralement dans une fourchette de 80 à 110 ans, selon la profondeur industrielle, démographique et institutionnelle de la puissance concernée.

Dans cette perspective, le dollar américain, institué comme monnaie pivot du système international lors des accords de Bretton Woods en 1944, atteint en 2025 un seuil critique de 80 années de domination. Ce constat ne préjuge pas d’un effondrement imminent ou brutal, mais suggère l’entrée dans une phase avancée de déclin relatif, caractérisée par des déséquilibres structurels croissants.

La thèse centrale défendue dans cet article est la suivante :

La fin de la domination d’une monnaie mondiale coïncide historiquement avec une montée des tensions géopolitiques et des conflits, non par déterminisme automatique, mais parce que l’empire dominant cherche à préserver par la contrainte ce qu’il ne peut plus soutenir par sa base productive réelle.

Loin d’une approche fataliste, cette analyse repose sur une régularité empirique observée sur plusieurs siècles, de l’empire portugais aux États-Unis contemporains. À travers une grille universelle du cycle impérial de la monnaie, puis son application aux cas du Portugal, des Pays-Bas, du Royaume-Uni et des États-Unis, cet article examine enfin la situation actuelle, en particulier les tensions entre Washington et Caracas, dans un contexte de contestation croissante de l’ordre monétaire dominé par le dollar par la Chine et la Russie.

CHAPITRE I – LE CYCLE IMPÉRIAL DE LA MONNAIE : CADRE THÉORIQUE

1.1 La monnaie comme reflet de la puissance réelle

Une monnaie dominante n’est jamais une simple unité de compte neutre. Elle constitue simultanément :

  • un outil d’échange international,

  • une réserve de valeur mondiale,

  • et un instrument de pouvoir structurel.

Sa crédibilité repose sur trois piliers indissociables :

  1. une puissance productive supérieure,

  2. une balance commerciale structurellement excédentaire,

  3. une capacité à fournir au monde des biens et services réels désirables.

Lorsque ces piliers s’érodent, la monnaie peut conserver son statut par inertie institutionnelle et géopolitique, mais entre progressivement dans une phase de fragilisation systémique.

1.2 Les six phases du cycle impérial monétaire

L’observation historique permet d’identifier six phases récurrentes, sans pour autant postuler un mécanisme strictement déterministe.

Phase 1 – Naissance
Innovation technologique, commerciale ou logistique. La monnaie circule parce que le monde souhaite commercer avec l’empire.

Phase 2 – Apogée
La monnaie devient réserve de valeur internationale. L’empire exporte des biens réels et accumule la confiance.

Phase 3 – Extension impériale
Militarisation progressive pour sécuriser routes commerciales et ressources stratégiques. Début de la financiarisation.

Phase 4 – Déficits structurels
Basculement d’un État productif vers un État rentier-financier. Importations supérieures aux exportations, déficits budgétaires chroniques.

Phase 5 – Dégradation monétaire
Création monétaire excessive, endettement public massif, érosion progressive de la confiance.

Phase 6 – Chute
Abandon d’un ancrage monétaire ou d’une discipline budgétaire. Crise systémique, guerre (militaire, hybride ou financière) ou changement d’ordre mondial.

CHAPITRE II – LE PORTUGAL : LE CRUZADO ET LA PREMIÈRE MONNAIE IMPÉRIALE MODERNE

Aux XVe et début du XVIe siècle, le Portugal inaugure la première mondialisation commerciale. Le contrôle des routes maritimes vers l’Afrique, l’Asie et l’Amérique permet un accès privilégié aux épices, à l’or et aux flux commerciaux mondiaux. Le Cruzado repose sur des flux réels et tangibles.

Cependant, l’empire portugais souffre rapidement d’une surextension géographique incompatible avec sa base démographique et productive. Les coûts militaires nécessaires à la sécurisation des routes maritimes excèdent progressivement les gains commerciaux. La dépendance à l’or colonial entraîne une inflation importée et fragilise la structure monétaire.

La fin du leadership portugais illustre un principe fondamental :

lorsque les coûts de l’empire dépassent durablement les bénéfices du commerce, la monnaie perd son statut dominant.

CHAPITRE III – LES PAYS-BAS : LE FLORIN ET LA PRIMAUTÉ DE LA FINANCE

Au XVIIe siècle, les Provinces-Unies dominent le commerce mondial grâce à leur puissance maritime et à des innovations financières majeures. Amsterdam devient le centre financier du monde, et le florin s’impose comme monnaie de référence.

Néanmoins, cette domination repose sur une base industrielle et démographique limitée. Les guerres navales répétées contre l’Angleterre et les coûts de défense de l’empire commercial affaiblissent progressivement la position néerlandaise. La montée en puissance industrielle britannique entraîne un transfert du leadership économique et monétaire.

Le cas néerlandais démontre que :

la finance, sans assise industrielle durable, ne peut soutenir une monnaie impériale sur le long terme.

CHAPITRE IV – LE ROYAUME-UNI : LA LIVRE STERLING ET L’EMPIRE INDUSTRIEL

La Révolution industrielle confère au Royaume-Uni une supériorité productive sans précédent. La livre sterling devient la monnaie du commerce mondial au XIXe siècle, soutenue par un empire industriel et colonial étendu.

Toutefois, les guerres napoléoniennes, puis surtout les deux guerres mondiales, entraînent un endettement massif et l’abandon progressif de l’étalon-or. En 1944, lors des accords de Bretton Woods, la livre conserve un rôle national mais cède définitivement son statut impérial au dollar américain.

CHAPITRE V – LES ÉTATS-UNIS : LE DOLLAR DANS SA PHASE AVANCÉE DE CYCLE

Après 1945, les États-Unis disposent d’une base industrielle intacte et d’excédents commerciaux massifs. Le dollar, convertible en or, devient le pilier du système monétaire international.

À partir des années 1970, l’abandon de la convertibilité or, la désindustrialisation progressive et la financiarisation de l’économie marquent un tournant. Les déficits budgétaires deviennent permanents, la dette publique explose et la création monétaire massive devient un outil de stabilisation artificielle.

Le dollar conserve aujourd’hui son statut dominant principalement grâce :

  • à l’inertie institutionnelle,

  • à la profondeur des marchés financiers,

  • et à la puissance géopolitique et militaire américaine.

Il s’agit moins d’une domination économique que d’un pouvoir structurel contraignant.

CHAPITRE VI – FIN DE CYCLE ET GUERRES PÉRIPHÉRIQUES : LE CAS USA–VENEZUELA

Historiquement, les phases avancées de déclin monétaire s’accompagnent de conflits, qui ne sont pas nécessairement des guerres totales, mais souvent :

  • des guerres périphériques,

  • des sanctions économiques,

  • des conflits hybrides.

Le Venezuela représente un nœud stratégique majeur : réserves énergétiques considérables, volonté de contourner le dollar, et investissements massifs de la Chine et de la Russie dans les infrastructures et l’énergie.

Dans cette configuration, le conflit ne se réduit pas à la figure de Nicolás Maduro. Il s’inscrit dans un affrontement plus large entre un ordre monétaire dominant en fin de cycle et des puissances émergentes cherchant à en accélérer l’érosion.

Le lien entre fin de cycle monétaire et montée des tensions est donc structurel, non accidentel.

CONCLUSION GÉNÉRALE

L’analyse historique ne laisse guère de place à l’exceptionnalisme monétaire.
Une monnaie impériale ne disparaît pas parce qu’elle est contestée idéologiquement, mais parce qu’elle cesse d’être l’expression d’une puissance productive réelle et devient un instrument destiné à masquer des déséquilibres internes.

Ni le Portugal.
Ni les Pays-Bas.
Ni le Royaume-Uni.
Ni les États-Unis.

Aucun empire n’a échappé à cette logique.

Une monnaie impériale ne meurt jamais paisiblement : elle décline dans les dettes, les tensions et les conflits, avant de redevenir une monnaie parmi d’autres.

BIBLIOGRAPHIE SÉLECTIVE

  • Giovanni Arrighi, The Long Twentieth Century

  • Immanuel Wallerstein, World-Systems Analysis

  • Fernand Braudel, Civilisation matérielle, économie et capitalisme

  • Paul Kennedy, The Rise and Fall of the Great Powers

  • Barry Eichengreen, Exorbitant Privilege

  • Michael Hudson, Super Imperialism

  • Susan Strange, States and Markets

  • Bank for International Settlements, Annual Reports

  • International Monetary Fund, Working Papers


Alimasi Guy Kapayo, écriture et conception, dans la ville de Mainz ce 02.mois de janviers 2026


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