De la force brute(F.A.F.O) à l’intelligence frugale.par Guy Kapayo

 




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De la force brute(F.A.F.O) à l’intelligence frugale.par Guy Kapayo

Pourquoi la stratégie chinoise du Go menace la domination américaine .

Introduction générale

La rivalité stratégique entre États-Unis et Chine est fréquemment analysée à travers des indicateurs quantitatifs : produit intérieur brut, budgets militaires, parts de marché technologiques ou capacité d’innovation. Cette approche, bien que nécessaire, demeure insuffisante pour comprendre la dynamique profonde du conflit systémique en cours.

L’enjeu central n’est pas uniquement la quantité de puissance mobilisée, mais la qualité de la rationalité stratégique qui la sous-tend. Les deux puissances ne poursuivent pas la domination mondiale selon les mêmes règles implicites, ni selon la même grammaire du pouvoir.

Cet article propose une hypothèse structurante :
les États-Unis raisonnent selon une logique d’échecs, tandis que la Chine raisonne selon une logique de Go.

Les échecs privilégient :

  • la confrontation directe,

  • la concentration de puissance,

  • l’élimination d’un centre vital unique.

Le Go privilégie :

  • la construction progressive du territoire,

  • la maîtrise des flux et des connexions,

  • l’optimisation de l’environnement global plutôt que la destruction de l’adversaire.

Cette divergence conceptuelle permet d’éclairer des phénomènes contemporains majeurs :

  • l’émergence de modèles d’IA frugaux comme DeepSeek face aux architectures lourdes américaines,

  • la domination chinoise des chaînes industrielles du Bitcoin et des technologies énergétiques,

  • la création de systèmes financiers alternatifs à SWIFT,

  • la stratégie chinoise de souveraineté technico-industrielle face à la financiarisation américaine.

L’objectif de cette étude est donc double :

  1. proposer une grille de lecture systémique de la rivalité sino-américaine ;

  2. démontrer que la stratégie chinoise, fondée sur l’intelligence frugale et le contrôle des infrastructures, constitue une menace structurelle pour la domination américaine fondée sur la force brute et la centralité financière

Chapitre I — Deux jeux, deux rationalités de puissance

I.1. La rationalité américaine : la logique des échecs

Les échecs constituent un jeu de calcul stratégique à somme nulle, caractérisé par :

  • une hiérarchie claire des pièces,

  • un centre de gravité unique (le roi),

  • une victoire obtenue par neutralisation directe de l’adversaire.

Appliquée à la géopolitique américaine, cette logique se traduit par plusieurs constantes historiques :

1. Centralisation de la puissance
Les États-Unis privilégient des architectures dominantes :

  • monnaie de réserve mondiale (dollar),

  • systèmes financiers globaux,

  • plateformes technologiques monopolistiques,

  • alliances militaires hiérarchisées.

2. Préférence pour la force brute
La supériorité est conçue comme le résultat :

  • d’un investissement massif en capital,

  • d’une avance technologique écrasante,

  • d’une capacité de sanction immédiate.

3. Stratégie de dissuasion et de choc
Sanctions économiques, exclusion financière, supériorité militaire ou technologique sont utilisées comme des coups tactiques destinés à provoquer une rupture rapide de l’équilibre adverse.

Cette logique est performante tant que :

  • le centre du système reste unique,

  • les alternatives sont inexistantes ou immatures.

I.2. La rationalité chinoise : la logique du Go

Le Go repose sur une philosophie stratégique radicalement différente :

  • absence de centre unique,

  • importance des connexions, de l’espace et du temps,

  • victoire obtenue par encerclement progressif.

Dans la pensée stratégique chinoise contemporaine, cette logique se manifeste par :

1. Une vision systémique du pouvoir
La puissance ne réside pas dans un point central, mais dans :

  • les chaînes de valeur,

  • les infrastructures,

  • les interdépendances asymétriques.

2. Une temporalité longue
La Chine privilégie :

  • l’accumulation graduelle d’avantages,

  • la patience stratégique,

  • la tolérance à l’ambiguïté et aux phases intermédiaires.

3. Une aversion à la confrontation frontale
Plutôt que d’attaquer directement les structures dominantes américaines, la Chine :

  • crée des systèmes parallèles,

  • sécurise des positions périphériques,

  • réduit progressivement la dépendance aux centres occidentaux.

 Dans une logique de Go, l’adversaire n’est pas vaincu par destruction, mais par asphyxie stratégique.

Chapitre II — Intelligence artificielle : DeepSeek ou le Go algorithmique

II.1. Le modèle américain : puissance computationnelle et centralisation

L’écosystème américain de l’IA repose majoritairement sur :

  • des modèles denses,

  • une activation massive des paramètres,

  • des infrastructures lourdes (data centers, GPU),

  • des coûts énergétiques élevés,

  • des modèles propriétaires fermés.

Cette architecture poursuit un objectif clair :
faire de l’IA une infrastructure universelle dominante, comparable au dollar dans la finance mondiale.

Cependant, cette approche présente plusieurs fragilités structurelles :

  • dépendance extrême aux semi-conducteurs avancés,

  • coûts marginaux croissants,

  • concentration des risques énergétiques,

  • faible résilience en cas de rupture d’approvisionnement.

II.2. DeepSeek : la frugalité comme avantage stratégique

DeepSeek incarne une rupture paradigmatique.
Son architecture Mixture-of-Experts (MoE) repose sur un principe fondamental :
👉 n’activer que les ressources strictement nécessaires à une tâche donnée.

Les caractéristiques clés sont :

  • activation ciblée des paramètres,

  • optimisation mémoire (MLA),

  • réduction drastique de la consommation énergétique,

  • diffusion open-weights favorisant l’optimisation collective.

Du point de vue du Go, DeepSeek :

  • ne cherche pas à dominer l’ensemble du plateau,

  • contrôle des zones critiques à haut rendement,

  • transforme l’IA en outil industriel, non en produit de prestige.

Il s’agit moins d’une innovation spectaculaire que d’une optimisation systémique, exactement conforme à la logique du Go.

Chapitre III — Bitcoin : l’ingénieur contre le financier

III.1. La Chine : maîtrise de l’amont (logique du Go)

L’approche chinoise du Bitcoin s’inscrit dans une rationalité d’ingénieur :

  • fabrication des équipements de minage,

  • proximité des sources d’énergie,

  • optimisation thermodynamique,

  • contrôle de la chaîne matérielle complète.

Cette stratégie vise la souveraineté technique, indépendamment de la valorisation financière finale.

III.2. Les États-Unis : maîtrise de l’aval (logique des échecs)

Les États-Unis abordent le Bitcoin comme :

  • un actif financier,

  • un instrument de marché,

  • une réserve stratégique potentielle.

Ils dominent :

  • les marchés,

  • les ETF,

  • la liquidité,

  • la narration financière.

Synthèse analytique :

  • La Chine contrôle la structure physique du système.

  • Les États-Unis contrôlent la valorisation abstraite du résultat.

Chapitre IV — Finance mondiale : SWIFT, CIPS et le Go monétaire chinois

IV.1. La finance comme arme stratégique américaine (logique des échecs)

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la finance internationale constitue l’un des piliers centraux de la puissance américaine. Le dollar, les marchés financiers et les systèmes de paiement internationaux forment une architecture centralisée, hiérarchisée et profondément interconnectée avec les intérêts géopolitiques des États-Unis.

Le système SWIFT en est l’illustration la plus emblématique. Bien qu’il se présente comme une infrastructure technique neutre, SWIFT fonctionne de facto comme :

  • un point de contrôle central,

  • un instrument de surveillance financière,

  • un levier de sanction extraterritoriale.

L’exclusion de certains États (Iran, puis Russie) a confirmé une réalité stratégique :
le centre du jeu financier mondial est sous influence américaine.

Dans une logique d’échecs, cette centralité est perçue comme une force décisive : couper l’adversaire du système revient à attaquer directement son « roi » économique.

IV.2. La réponse chinoise : CIPS et la logique du contournement

Face à cette centralisation, la Chine n’a pas cherché la confrontation directe. Fidèle à une logique de Go, elle a opté pour une stratégie de décentrement progressif.

La création du CIPS s’inscrit dans cette logique :

  • système alternatif de paiements internationaux,

  • interopérable mais non dépendant de SWIFT,

  • ciblé sur les échanges sino-centriques,

  • adossé à la montée en puissance du renminbi dans les échanges bilatéraux.

Il ne s’agit pas de remplacer immédiatement SWIFT, mais de :

  • réduire la dépendance systémique,

  • sécuriser des corridors financiers,

  • offrir une option crédible aux partenaires exposés aux sanctions occidentales.

Dans une logique de Go, CIPS n’est pas un coup spectaculaire, mais une pierre posée sur un territoire clé, destinée à limiter l’expansion future de l’adversaire.

IV.3. De la centralité à la résilience : deux philosophies financières

La divergence est ici fondamentale :

  • Approche américaine

    • centralité maximale,

    • efficacité immédiate,

    • forte capacité coercitive,

    • vulnérabilité élevée en cas de fragmentation.

  • Approche chinoise

    • modularité des systèmes,

    • montée en charge progressive,

    • faible visibilité stratégique,

    • résilience accrue face aux chocs.

Le joueur d’échecs domine tant que la table reste intacte.
Le joueur de Go prospère lorsque la table se fragmente.

Chapitre V — Énergie, écologie et industrie : le véritable territoire décisif du XXIᵉ siècle

V.1. L’énergie comme fondation invisible de la puissance

Toute puissance durable repose sur une base énergétique stable, abondante et maîtrisée. Or, le XXIᵉ siècle marque une transformation majeure :
la transition énergétique devient un champ de rivalité géopolitique central, non un simple enjeu environnemental.

Dans ce domaine, la Chine applique de manière systématique sa logique de Go.

V.2. La stratégie chinoise : contrôler les chaînes, pas seulement les produits

La Chine a investi massivement dans :

  • panneaux solaires,

  • éoliennes,

  • batteries,

  • réseaux électriques,

  • métaux critiques (lithium, cobalt, terres rares).

Là encore, l’objectif n’est pas uniquement la compétitivité commerciale, mais :

  • le contrôle des chaînes de valeur complètes,

  • la maîtrise des intrants,

  • la sécurisation des dépendances futures des autres économies.

La Chine ne vend pas seulement des technologies vertes :
elle structure l’environnement énergétique mondial.

V.3. L’Occident : innovation financière, dépendance matérielle

À l’inverse, les États-Unis et leurs alliés conservent :

  • l’avantage financier,

  • la capacité d’innovation logicielle,

  • la maîtrise des marchés.

Mais ils restent :

  • dépendants des chaînes industrielles asiatiques,

  • vulnérables sur les intrants critiques,

  • exposés aux chocs d’approvisionnement.

Dans une logique d’échecs, cette dépendance est souvent sous-estimée, car elle ne se traduit pas immédiatement par une défaite visible.

Dans une logique de Go, elle constitue au contraire une perte progressive de territoire.

Conclusion générale

Vers une inversion silencieuse de la hiérarchie mondiale ?

L’analyse comparée des stratégies américaine et chinoise révèle une opposition plus profonde qu’un simple conflit de puissance. 

Elle met en lumière deux conceptions incompatibles de la domination.

Les États-Unis cherchent à préserver une position centrale :

  • monnaie de réserve,

  • finance globale,

  • plateformes technologiques dominantes,

  • supériorité militaire et computationnelle.

La Chine, quant à elle, ne cherche pas à renverser brutalement cet ordre. Elle vise à :

  • réduire sa dépendance,

  • multiplier les alternatives,

  • contrôler les infrastructures matérielles,

  • abaisser le coût marginal de la puissance (énergie, IA, industrie).

Dans une partie d’échecs, la victoire est claire, rapide et spectaculaire.
Dans une partie de Go, la défaite survient souvent lorsque le joueur réalise qu’il n’a plus d’espace de manœuvre.

La question décisive n’est donc pas :
« Qui est le plus puissant aujourd’hui ? »
mais :
« Qui contrôle les conditions de la puissance demain ? »

Si la tendance actuelle se poursuit, la Chine pourrait ne jamais « battre » les États-Unis au sens classique du terme. Elle pourrait cependant redéfinir le jeu, rendant progressivement obsolète une domination fondée sur la centralité financière et la force brute.

Dans ce scénario, la transition d’une puissance hégémonique ne se ferait ni par guerre totale, ni par effondrement soudain, mais par érosion stratégique silencieuse — exactement comme dans une partie de Go bien menée.




Bibliographie académique commentée

(Géopolitique, économie politique, technologie, énergie, IA)

I. Grands cadres théoriques : puissance, hégémonie et cycles historiques

  1. The Tragedy of Great Power Politics – John J. Mearsheimer
    ➤ Ouvrage fondateur du réalisme offensif.
    Apport : explique la logique américaine de centralisation et de domination directe (logique des échecs).

  2. The Grand Chessboard – Zbigniew Brzezinski
    ➤ Métaphore explicite de l’échiquier mondial.
    Apport : illustre parfaitement la vision américaine de la géopolitique comme jeu à centre unique.

  3. The Long Twentieth Century – Giovanni Arrighi
    ➤ Analyse historique des cycles hégémoniques (Gênes, Pays-Bas, Royaume-Uni, États-Unis).
    Apport : montre comment la financiarisation marque la phase terminale d’une hégémonie.

  4. The Rise and Fall of the Great Powers – Paul Kennedy
    ➤ Lien entre puissance économique, industrielle et militaire.
    Apport : fondement théorique de votre distinction infrastructure vs finance.

II. Chine, stratégie indirecte et pensée du Go

  1. On China – Henry Kissinger
    ➤ Analyse profonde de la pensée stratégique chinoise.
    Apport : explique la préférence chinoise pour l’encerclement, la patience et l’indirection.

  2. The Art of War – Sun Tzu
    ➤ Classique intemporel.
    Apport : « gagner sans combattre » – socle intellectuel de la logique du Go.

  3. China's Strategic Culture – Alastair Iain Johnston
    ➤ Déconstruit l’idée d’une Chine imprévisible.
    Apport : démontre la cohérence longue de la stratégie chinoise.

III. Finance, monnaie et infrastructures de paiement

  1. Exorbitant Privilege – Barry Eichengreen
    ➤ Analyse du rôle du dollar comme pilier de la puissance américaine.
    Apport : cadre théorique du « coup d’échecs » financier américain.

  2. The Hidden Cost of Money – David Graeber
    ➤ Dette, monnaie et pouvoir politique.
    Apport : soutien critique à l’analyse des systèmes monétaires comme instruments de domination.

  3. Currency Statecraft – Jonathan Kirshner
    ➤ Théorie de la monnaie comme arme géopolitique.
    Apport : fondement académique de l’analyse SWIFT vs CIPS.


IV. Technologie, IA et efficacité systémique

  1. Artificial Intelligence and National Security – Michael C. Horowitz et al.
    ➤ IA comme nouvel espace de rivalité stratégique.
    Apport : permet d’opposer IA de prestige vs IA industrielle.

  2. The Second Machine Age – Erik Brynjolfsson & Andrew McAfee
    ➤ Productivité, automatisation, rendements technologiques.
    Apport : transition de la puissance brute vers l’optimisation.

  3. Hugging Face – Benchmarks & analyses communautaires
    ➤ Données empiriques sur les architectures MoE.
    Apport : validation technique du cas DeepSeek.

V. Énergie, industrie et géopolitique des chaînes de valeur

  1. The New Map – Daniel Yergin
    ➤ Géopolitique de l’énergie au XXIᵉ siècle.
    Apport : démontre que l’énergie reste la base ultime de la puissance.

  2. Energy and Civilization – Vaclav Smil
    ➤ Histoire longue des transitions énergétiques.
    Apport : cadre structurel pour comprendre la stratégie chinoise.

  3. International Energy Agency – Rapports annuels
    ➤ Données factuelles sur le solaire, les batteries, les réseaux.
    Apport : validation empirique du contrôle chinois des chaînes vertes.

VI. Bitcoin, infrastructure et thermodynamique du pouvoir

  1. The Bitcoin Standard – Saifedean Ammous
    ➤ Bitcoin comme infrastructure monétaire.
    Apport : permet d’opposer vision financière vs vision infrastructurelle.

  2. Energy and Information – Vaclav Smil
    ➤ Lien entre énergie, information et rendement.
    Apport : fondement théorique de votre analogie minage / IA.


Conclusion bibliographique 

La littérature académique confirme que la rivalité sino-américaine ne se réduit ni à un conflit militaire, ni à une compétition technologique isolée.

Elle oppose deux architectures complètes de la puissance :

– l’une fondée sur la centralité financière, la force brute et la domination immédiate ;
– l’autre fondée sur l’infrastructure, l’efficacité systémique et la patience stratégique.

À la lumière des travaux existants, la stratégie chinoise apparaît moins comme une tentative de renversement de l’ordre international que comme une reconfiguration silencieuse des conditions matérielles de la puissance.


Kapayoalimasi@gmail.com, écrit et publié ce jeudi 18.01.2026, dans la ville de Mainz en Allemagne.

 Bonne lecture.







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